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vendredi décembre 15, 2017
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Étienne Tshisekedi est décédé à Bruxelles le 1er février 2017. La nouvelle de sa mort, comme il fallait s’y attendre, a provoqué l’effet d’une bombe au pays et' dans la diaspora. C’est un des grands de la politique congolaise qui vient de nous quitter au moment où l’on s’y attendait le moins. Il avait un âge respectable, 84 ans. Il venait, il y a seulement près d’une année, d’une longue maladie qui l’a retenu dans la métropole belge pendant 3 ans. Il est rentré en grande forme et s’est mis à la tête du Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement qu’il avait pris le temps d’organiser en Belgique. Il était fin prêt à participer aux élections de 2016 si elles étaient convoquées selon les prescrits constitutionnels. Mais le sort et les manœuvres dilatoires de la mouvance présidentielle en ont décidé autrement.

Dès lors, il fallait se battre pour qu’il y ait, en dépit tout, alternance politique sous un régime spécial. C’est dans ce cadre qu’Il avait brandi le carton rouge à Kabila. Les autres ayant décidé de rester au pouvoir à tout prix, la confrontation sous forme d’un soulèvement populaire devenait inévitable et à haut risque. La soldatesque de Kabila, armée jusqu’aux dents, était aux aguets et n’aurait pas hésité un instant à provoquer un carnage sans précédent. Plus que ce que le peuple congolais ne pouvait s’imaginer. La perspective d’une hécatombe pour arracher le pouvoir à travers le sacrifice massif du peuple le dissuada. Sa responsabilité était lourde et il a dû composer avec de nombreuses voix qui appelaient au calme en prospectant des solutions moins catastrophiques.

En homme politique qui a prôné durant toutes ces années la non-violence, il a privilégié les négociations de la dernière chance qu’il avait, par ailleurs, appelé de tous ses vœux. Ainsi, s’est-il accroché à l’idée de parvenir à une solution consensuelle en impliquant tous dans un véritable dialogue inclusif.

Sur l’homme qui a été présent sur tous les fronts depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1960 jusqu’à ce moment où il tire sa révérence, il y aura beaucoup à épiloguer. Ce qui est sûr qu’il avait une grande popularité. Celle-ci l’a amené à la victoire électorale en 2011 qu’on lui a déniée par le biais des tricheries à grande échelle machiavéliquement mises en place. Ya Tshitshi avait de nombreux détracteurs qui voyaient d’un mauvais œil son accession au pouvoir. Sans  doute, il gênait beaucoup d’intérêts, ce  qui multiplia le nombre de ses ennemis politiques ou financiers qui l’ont combattu sans ménagement.

Au-delà de tout ce qu’on peut dire de bon ou de mauvais sur le personnage, il est un fait indéniable : Etienne Tshisekedi aura marqué son époque. Il galvanisait de son vivant l’attention de tous. Maintenant qu’il a trépassé, il devient désormais un personnage historique.

De notre côté, nous lui avions consacré, avec Alexis Kabambi, un livre quand il livrait ce qu’il avait dénommé lui-même, « sa dernière bataille ». On peut y découvrir beaucoup d’information sur son leitmotiv politique, ses principales initiatives, son programme d’action qu’il avait pour sortir le pays du marasme dans lequel il est plongé afin de lui redonner son prestige et sa grandeur.

Pour terminer, voici quelques extraits du livre précité qui donne un bref résume de la portée historique du personnage qui a choisi de s’en aller sans voir son rêve se réaliser de son vivant, mais qui sera sans doute réalisé par ses héritiers à qui il a semé, de nombreuses années durant, ce qu’on qualifierait désormais « d’esprit Tshisekedi ». C’est-à-dire, « lutter sans se lasser jusqu’à la victoire finale ».

« Son combat héroïque pour instaurer la démocratie au Congo est un haut fait sociologique et une marque d’honneur pour la politique tout court. Qu’il fût né sous d’autres cieux et qu’il eût porté un autre nom ou un autre label politique non compromettant aux yeux de certains lobbies, il serait déjà lauréat du « prix Nobel de la paix » pour la noblesse de sa lutte et pour son caractère non violent en dépit de rétorsions et de nombreuses répercussions que ses membres et partisans ont subies jusqu’ici de la part des différents régimes dictatoriaux. Mais, la cause qu’il défend est trop lourde, trop susceptible à l’égard des intérêts des grandes puissances et de leurs bras séculiers, les multinationales, pour qu’on puisse lui concéder quoi que ce soit aisément. Néanmoins, pour beaucoup de Congolais et d’Africains, au-delà des tiers-mondistes déclarés, il est et demeure un mythe de la résistance. Un nationaliste éclairé et non un homme cloisonné dans ses convictions ou dans son dogmatisme réel ou virtuel. 

« Qu’il accède ou non à la magistrature suprême, il est et a toujours vécu en « chef » vénéré par les siens, timoré ou louangé par ses adversaires politiques. Même ceux qui le tiennent à distance ont toujours porté une grande estime à sa personne. En témoigne le ballet diplomatique à sa résidence de Limete et l’accueil dont il a été l’objet dans les grandes capitales européennes lors de sa tournée électorale qui démontre que l’habit ou l’étoffe d’un homme d’État distingué le coiffe bien. Le sobriquet de « Muula nkuasa » (imbu du pouvoir ou mieux, oint par la sacralité du pouvoir) lui colle à la peau effaçant dans son agir politique le complexe d’infériorité ou de subordination à qui que ce soit. C’est cet entêtement, cette conception nationaliste ou populiste qui lui a fermé les portes du pouvoir. Mais, lui a toujours misé sur le peuple au point d’ignorer stratégiquement les faiseurs de rois de ce monde. Car, dans son entendement politique, après les pérégrinations et l’absolutisme dont il a vécu dans le MPR, il prit radicalement ses distances et considéra dès lors que le peuple devrait avoir la primeur sinon la place centrale dans toute action politique. 

« Dans tous les cas de figure, Tshisekedi s’est déjà forgé une place dans l’histoire du continent africain. Son esprit, ses enseignements, son modèle de lutte sans relâche continueront à planer aux quatre coins de l’Afrique. Car, après les figures emblématiques des pères des indépendances africaines, il fallait compter sur d’autres figures de proue pour poursuivre et consolider l’œuvre de refondation des nations africaines ébranlées sous le joug de la colonisation. À côté de la luminescence de Nelson Mandela, voilà un autre grand homme dont le destin a voulu qu’il ne parvienne pas à matérialiser ses idées politiques en ayant pleinement le levier du pouvoir entre ses mains.»

La page Tshisekedi est tournée. Une nouvelle page s’ouvre pour le Congo. Elle sera ce que le peuple voudra qu’elle soit. Pour le moment, c’est le temps des adieux. C’est le temps du recueillement en mémoire d’un homme illustre qui a tout donné pour son pays.

 

Mwamba Tshibangu