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jeudi avril 02, 2020
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Pourquoi ne pas emprunter  au feu Général Molongya, PDG d’Air  Zaïre à l’époque où le concept fut forgé,  la formule « les zaïroiseries »,  juste par dérision, pour rire de nous-mêmes, comme il arrive à chaque peuple d’en faire autant d’ailleurs ?


Le don de la parole est l’une des merveilles nous distinguant des   animaux. La parole est si particulière à l’homme que pour certains hommes de science, définir l’homme comme homo sapiens (« homme doté de sagesse »)  ne convient pas : c’est plutôt homo loquens (« l’homme qui parle ») qui est approprié. Ce que nous disons lorsque nous nous exprimons provient de notre esprit et notre cœur qui utilisent les dents, la gorge, les dents et la langue – organes de la parole – comme instruments. Voila pourquoi l’Encyclopædia Britannica déclare : « Penser et parler vont de pair ». Nous nous exprimons pour livrer une information, nous renseigner, consoler un ami, exprimer nos émotions, voire critiquer autrui (eh oui !) et  quelquefois pour convaincre les autres. En vue de convaincre et persuader, nous nous servons d’arguments ; l’un des plus traditionnels est cette référence à  une personne en vue en citant certains ses propos : c’est l’argument  ad hominem. « D’après George Orwell », « selon Shakespeare », » « Blaise Pascal a dit », « c’est pourquoi Montesquieu a écrit que » entendons ici et la. Une référence donne du poids aux propos de celui qui s’exprime,  le plus de citations démontrant le degré de culture de l’individu, dit-on,  au moment où d’autres pensent que c’est un étalage de son pédantisme. Dans plusieurs Universités du monde  les murs des chambres d’étudiants  sont ornés des citations d’auteurs : philosophes, écrivains, penseurs, hommes d’état et j’en passe. A cette liste de références, il faudra  bientot inclure les musiciens auxquels les congolais se dirigent pour trouver de quoi soutenir leurs propos.

« Eloba Lutumba ». Dans les rues de Kinshasa ou autour d’un verre à  Goma, au quartier Belaert (Lubumbashi) ou Tshopo (Kisangani)  les hommes  - surtout – se réfèrent  souvent à  différents musiciens lorsqu’ils échangent avec d’autres. « Eloba Lutumba », « Eloba Franco », « Eloba Koffi » sont des expressions régulières utilisees en lingala. Ainsi, pour se plaindre d’un acte d’ingratitude on entend  quelqu’un dire : « Lutumba n’a-t-il pas chanté ‘merci bapesa na mbua’ » ? Tel autre, dira, « ebembe ya soso matanga te » pour indiquer que les pauvres, personne ne se soucie de leurs besoins, toujours en référence à  un chanteur local. Les congolais étant en général élevés dans une culture où les femmes sont souvent minimisées, cela n’étonne pas que, à tort ou à raison, la majorité d’hommes sont d’avis que toute entreprise à laquelle participent plusieurs femmes est vouée à  l’échec. Pour cela ils savent où se tourner : « Franco n’a-t-il pas chanté queBasi bakoki kotonga mboka te’ » ?   Je me rappelle même avoir entendu l’ex-ministre des Affaires étrangères Yerodia Ndombasi citer  le chanteur  Koffi Olomidé dans une conférence de presse à Kinshasa à  l’époque de la révolution de palais manquée de 1998 (guerre entre l’AFDL et le RCD/GOMA) disant : « Lokuta eyaka na ascenceur, kasi  vérité eyaka na makolo » , comme pour convaincre son auditoire que le prétexte brandi par le RCD/GOMA pour combattre le gouvernement LD Kabila (manque de démocratie au sein du groupe dirigeant AFDL)  était fallacieux et que la vérité finirait par éclater, tôt ou tard!

En principe, il n y a rien de mal à  citer un chanteur, les musiciens pouvant être une source d’inspiration comme une autre, pour peu que la dite source vaille la peine. Leurs mélodies ne nous ont-elles pas bercés depuis notre tendre enfance ? Étant membre de la Diaspora, écouter la musique congolaise – la musique de mon pays -  a une charge émotionnelle extraordinaire.  La musique, il est vrai,  est une forme d’expression comme une autre et certaines paroles de musique constituent des œuvres littéraires à part entière. Mais de là à  faire de cette référence aux musiciens une règle – et non pas une exception – cela m’inquiète.

Serait-il que nous autres congolais ne sommes pas influencés par des écrivains ou auteurs comme ailleurs ? Serait-il que nous avons élevé le chanteur (ou le musicien) sur un piédestal et négligé les auteurs et penseurs ? Aurions-nous-nous fait du musicien l’autorité morale au Congo ? Ne serait-ce pas une erreur que de leur créditer d’autant  de sagesse ? D’une manière générale, leur hygiène de vie et leur moralité, laissant (souvent) à  désirer, ne serait-il pas plutôt prudent de considérer ces chansons-là pour ce qu’elles sont réellement – un divertissement – et de ne pas toujours confondre divertissement de la vie normale ? Convient-il de rappeler que, d’une manière générale,  de  par leurs paroles, danses et tenues, les musiciens congolais ont contribué largement, autant que nos politiciens peut-être, à la décadence actuelle de notre société?

Dieu seul sait l’impact  qu’a eu tant sur nos actions que sur notre subconscient à  travers les années des extraits de chansons tel « Sorozo » de TabuLey  dans lequel  il chante que « Makofi elakisaka bolingo » [« l’échange des coups est bien la preuve d’amour au sein du couple»]! Quelle sagesse réside dans la justification de la violence conjugale par l’homme ? Il est d’ailleurs curieux que ces propos n’aient à l’époque de leur mise en circulation suscité autre réaction qu’amusement (et jamais la désapprobation) même auprès de la gent féminine. Koffi Olomidé  n’a pas eu de mal à renchérir sur le même thème quelques années plus tard dans Enrique en chantant que « makofi ezali pilipili ya libala » [« Cela met du piment à l’amour que de se battre au sein d’un couple »]. Peut-être l’aurions-nous cru si la chanson était jouée par une dame, et encore … Dans notre société dirigée par l’homme - il est le législateur majeur  au Parlement et fait la loi au foyer-  c’est du machisme à l’état pur. A l’heure où tout le monde se mobilise pour combattre la violence domestique, aurions-nous pris (une fois de plus) le train en retard ?

Le vrai problème réside-t-il ailleurs ? Cette récurrente référence à nos musiciens n’est-elle pas plutôt l’arbre qui cache la forêt : notre désaffection pour la lecture? Mais attention car il s’agit bien là d’un sujet tabou ; chaque fois que cette critique nous  est adressée  nous sommes sur la défensive, presque piqués à vifs et nous justifiant à  corps et à  cri. : « Comment lire lorsqu’on a faim ? », voila la réplique la plus entendue, voila la réaction-phare, comme pour dire que conjoncture économique et lecture riment. Rien de plus faux. Certaines des œuvres les plus monumentales de l’histoire ont été concues, créées ou  écrites au moment où leurs auteurs faisaient face à l’adversité la plus forte. Feuilletez les Mémoires de Nelson Mandela et vous y découvrirez avec étonnement que pendant ses 27 ans d’incarcération il a eu à lire des centaines des volumes et même à concevoir des cours afin d’assurer la formation politique de type universitaire à ses camarades emprisonnés avec lui. C’est d’ailleurs notammemt grace à leur détermination d’assurer leur développement mental que Robben Island, l’ile où ils étaient emprisonnés (face à Cape Town), était considérée comme « l’Université de l’ANC ». Jacob Zuma, l’actuel président sudafricain, n’a eu que cela comme formation « académique », à part l’école primaire qu’il a faite. Mais à l’entendre s’exprimer, bien d’universitaires frais émoulus de nos universités feraient plutôt pale figure face à lui !

En réalité, dans les salons des habitants de Kinshasa, de Lubumbashi ou Mbuji-Mayi, les menuisiers continuent de livrer des bibliothèques mais regardez de plus près : la vaisselle y  a pris la place des livres ! De Cape Town à  Bruxelles, de Toronto à  Paris, en passant par Johannesburg, villes où  la faim n’est pas une appréhension pour nos compatriotes qui y vivent, vérifiez et vous verrez que l’ attitude générale du congolais à  l’égard de la lecture n’est pas très éloignée de celle de la majorité vivant la-bas  au pays. Notre désaffection pour la lecture semble être un problème national, lié à l’enseignement plutôt. Rien ne peut remplacer la lecture ; et pour emprunter un slogan publicitaire d’un produit commercial, on peut convenir que  « vous êtes ce que vous lisez ». Quand nous pensons au nombre moyen de livres lus mensuellement par un européen (pas nécessairement un universitaire) il y a de quoi tirer la sonnete d’alarme à propos du congolais moyen qui semble faché d’avec le livre. Un livre peut transformer notre vie, nous consoler, nous former, nous faire voyager, nous tenir compagnie. Bien sur, nous devrions choisir de bons livres, autrement nous n’en tirerions aucun profit.

Revenons à nos chanteurs pris comme référence : imaginez-vous un américain citer  l’extrait d’une chanson de Michael Jackson pour convaincre son auditoire ? Cela friserait le ridicule sans doute car  il existe des auteurs pour ce faire, et  quelqu’un lui rappellerait sans doute qu’il s’est trompé de cadre. Certes, la musique est agréable à écouter et elle est des fois si bienfaisante, nous en convenons. Mais elle doit être laissée à sa place. Alors, la prochaine fois que vous penserez à utiliser un argument ad hominen, vous référant à  un musicien, vous diriez-vous que ce ne sont que des « zairoiseries »?