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dimanche décembre 17, 2017
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''Le crime de pensée est la mort'' (G. Orwell)

Un phénomène assez drôle est en train de s'installer dans certains milieux congolais : le refus du débat contradictoire. Si un compatriote pense différemment ou contredit un point de vue émis par un autre, surtout par ''les gourous'' de certains partis politiques ou des mouvements citoyens, il arrive qu'il soit taxé de tous les noms d'oiseaux. Il arrive même qu'il soit menacé de mort. Il y a des compatriotes diabolisés ou battus à cause de leurs points de vue.

En fait, ces milieux congolais n'inventent pas l'eau chaude. Dans l'antiquité grecque, Socrate fut condamné de ''corrompre la jeunesse'' à cause de sa philosophie (populaire) fondée entre autres sur la maïeutique. Quand il écrit ''1984'' vers les années 1950, Georges Orwell pose profondément la question du contrôle de la pensée et des efforts déployés dans la société de son temps par ''le Big Brother'' pour que triomphe ''sa pensée'', ''la pensée unique'', dans tous les cœurs et tous les esprits.

Il n'y a pas longtemps, un membre du Comité Orwell, Natacha Polony, a été remerciée de la radio Europe 1 pour avoir osé prendre une certaine distance vis-à-vis de ''la pensée autorisée''. La lecture du livre qu'elle a coécrit avec quelques membres de ce comité renseigne suffisamment sur cette distance.Ils ont osé nommer ''une vieille démocratie française'' ''un soft totalitarisme''. (Lire Bienvenue dans le pire des mondes. Le triomphe du soft totalitarisme, Paris, Plon,2016).

''La fabrique du consentement'' est aussi vieille que le monde. Elle recourt à la propagande pour corrompre les cœurs et les esprits. Noam Chomsky et Edward Herman y ont consacré tout un livre intitulé ''La fabrication du consentement. De la propagande en démocratie'', (Marseille, Agone, 1998). ''La contre-propagande'' la dérange. Elle la qualifie de ''complotisme''.

Actuellement, certaines analyses en arrivent à soutenir l'hypothèse de ''la défaite de la raison'' et de la montée de la barbarie. Cela serait dû à une triple rupture avec le passé selon une lecture ''médiologique'' menée par Régis Debray : « Le livre a fait place à l'image ; la parole de séduction succède au discours construit et rationnel, enfin la référence à l'histoire et à son sens « passé-avenir », s'est dissoute au profit du seul temps qui compte : l'instant. » (C.-E. DE SAINT GERMAIN, La défaite de la raison. Essai sur la barbarie politico-morale contemporaine, Paris, Salvator, 2015.)

Certains milieux congolais seraient, eux aussi, victimes consentantes ou inconscientes de cette triple rupture. Mais aussi héritiers du poids d'une certaine orientation de la pensée sous la deuxième république. ''Une pensée paradoxalement unifiante'' exprimée par ce slogan : ''Tata bo, moko ; Maman bo, moko ; ekolo bo, moko ; mokonzi bo, moko'' (Un (même) seul papa, une (même) seule maman, un (même) seul pays ; un (même) chef!). Au même moment que ce slogan et bien d'autres ont permis une certaine unification du pays, ils n'ont pas créé suffisamment d'espace pour une pensée dérangeante, divergente, différente, etc. Les luttes citoyennes ont, petit à petit forcer l'épanouissement de cet espace public vers les années 1990. Une émission dénommée ''Deux sons de cloche'' y a sérieusement contribué.

''Le mobutisme light'' d'alias Joseph Kabila semble avoir récréé ''la pensée unique bête'' dans un espace vidé de toute pensée rationnelle et raisonnable. Certains milieux congolais au pays comme dans la diaspora en sont ou des victimes consentantes ou inconscientes. Le fanatisme et ''le culte du chef'' ou du ''gourou'' qui y règnent n'est pas de nature à participer de ''la renaissance d'un espace public sain''. C'est-à-dire un espace où le débat (ou l'écrit argumenté) rationnel et raisonnable, et même passionné évite le meurtre ou ''la diabolisation'' du partenaire en face. Cela pour plusieurs raisons. Les chefs et les gourous passent et le débat pour la construction citoyenne de la cité congolaise doit être permanent. Certains chefs ou gourous fabriqués par ''les maîtres du monde'' arrivent à être disqualifiés par ''leurs créateurs'' comme des ''simples crapules''. (Diaboliser ou tuer un compatriote pour une crapule créée de l'extérieur du pays devrait donner à penser.)

Aussi, les approches cognitives, les manières de penser et de réfléchir souffrent toujours de quelques limites. D'où il est important de créer de l'espace pour l'autre, pour un point de vue différent et même divergent.

Et dans l'édification citoyenne et politique de la cité commune, la lumière jaillit du choc des idées ; un consensus perpétuel est une illusion. (Lire C. MOUFFE, L'illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016) Tout comme il est aussi illusoire de croire qu'il suffit de décrier ''les passions tristes'', la pensée unique et la bêtise pour y mettre fin. ''Le temps pourri'' que le Congo-Kinshasa connaît exige de certaines de ses filles et de certains de ses fils de s'exercer à l'ascétisme du provisoire. Mike Mukebayi, Daniel Safu et Eliezer Ntambue, malgré leurs limites, s'y exercent déjà.(http://www.ingeta.com/daniel-safu-mike-mukebayi-et-eliezer-ntambwe-trois-ascetes-du-provisoire/)Les coups et blessures,les injures, la diabolisation et même la mort peuvent être le prix à payer pour la libération de l'espace public congolais du triomphe de la pensée unique et de la bêtise.

 

 

Babanya Kabudi

Génération Lumumba 1961