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samedi janvier 20, 2018
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Quand CNN fait passer les images de la vente des esclaves en Libye, les réseaux sociaux africains s'enflamment. Tout le monde rivalise d'ardeur pour dire tout le mal qu'il peut au sujet de cette pratique. Et les compatriotes africains ne voulant pas participer à ce feu de paille sont qualifiés de tous les noms d'oiseaux. Quelques jours et quelques mois après, l'émotion est retombée. C'est fini. Personne (ou presque) ne parle plus de nos frères et sœurs esclavagisés en Libye.

Après CNN et la Libye, voici le tour de Riccardo Petrella. Il a tournée une vidéo de trois minutes.

Sur cette vidéo, il développe certaines thèses qu'il expose dans plusieurs de ses livres. Mufoncol Tshiyoyo les reprend : ''Les Guerres qu’on est en train de faire, c’est quoi ? C’est parce qu’ils nous ont attaqués ? Qui ? Quand Sarkozy a bombardé la Libye, aucun libyen n’avait attaqué la France. […] Quand les Américains ont bombardé l’Irak, parce que c’était l’ennemi du mal. […] La guerre ne se fait plus parce qu’on tue l’ennemi. La guerre est une activité économique la plus rentable. On fait la guerre parce que c’est rentable''.

Fweley Diangitukwa reprend l'intégralité des propos de Riccardo Petrella : ''Voici le texte intégral : « Nous (Occidentaux), on est riches parce que nous sommes en train d’appauvrir l’Afrique de nouveau, l’Amérique latine et l’Asie. Nous sommes, nous, responsables de ces millions de morts […] Les Guerres qu’on est en train de faire, c’est quoi ? Ce n’est pas parce qu’ils nous ont attaqués ? Qui ? Quand Sarkozy a bombardé la Libye, aucun Libyen n’avait attaqué la France. Quand les Américains ont bombardé Bagdad ou l’Irak, parce que c’était l’ennemi du mal. Et tous ces millions qui sont morts et tous ces millions de réfugiés syriens, irakiens, etc. ! Est-ce que ce sont eux qui l’ont voulu ? Et nous (Européens), on a le courage de dire : « je veux t’aider pour rester chez toi » alors qu’on leur a créé des conditions pour qu’ils fuient (leur pays) et nous on va dire : je donne six milliards à la Turquie, deux milliards aux Libyens pour pouvoir retenir les gens qui viennent d’Afrique où on est en train d’alimenter les guerres. Mais il faut arrêter de raconter des balivernes ici. Il faut arrêter. Et nous sommes en train de créer la guerre […] La guerre ne se fait plus parce qu’on tue l’ennemi. La guerre est devenue, grâce à la technologisation – elle l’était aussi avant – elle est devenue l’activité économique la plus rentable après l’industrie pharmaceutique et l’industrie informatique. On fait la guerre parce que c’est rentable. Et si nous ne changeons pas nos dirigeants […] on fera la guerre […] D’ici quelques années, si vous éliminez la guerre, le PIB mondial chutera, d’après le système dominant. Il ne chutera pas si on est dans un autre système. Au contraire, la disparition de la guerre sera une source de richesse. C’est pour cela que les dominants, à l’heure actuelle, ne veulent pas réduire les armements et les occasions de guerre parce que […] imaginer la France sans la guerre, que serait l’économie de ce pays, imaginer les États-Unis sans la guerre, ce serait un pays pauvre. Donc, aujourd’hui, on est dans une phase où l’on fait la guerre, parce que c’est rentable et vous n’aurait aucun dirigeant actuel du monde qui arrêtera la guerre parce qu’il sera crucifié, parce qu’il sera lapidé du fait qu’il va contre la logique [générale]. La guerre fait augmenter le PIB mondial, la guerre permet la croissance économique (des pays riches). Et on suppose que si on fait la guerre (aux pays pauvres), on augmente la création d’emplois chez nous (en Occident) » (https://www.pour.press/trois-questions-a-riccardo-petrella/).''

La vidéo de Riccardo Petrella est sérieusement partagée par les compatriotes congolais. Elle est accompagnée de cette invitation : ''Topanza''. Elle m'est parvenue à plusieurs reprises. Je l'ai aussi eu d'un aîné ayant eu un long débat avec moi quand je disais la même chose que Riccardo Petrella dans un article, il y a quelques jours ou mois. Et je me pose cette question : ''Comment cette aîné qui, voulant remettre ce que je disais en question parlait de ''la realpolitik'' est devenu, tout d'un coup, un diffuseur de la vidéo qui dit la même chose que moi ? Pourquoi cela ? La vérité est-elle différente quand elle est dite par un congolais ou par un occidental ?''

Et souvent, quand j'écris en citant les mêmes occidentaux au cours des efforts déployés pour étudier et connaître l'autre et son mode opératoire, des compatriotes me le déconseillent quand il ne me traite pas tout simplement d'aliéné. En déployant ces efforts, j'avais découvert, en lisant Michel Collon citant Balzac que ''derrière chaque grande fortune se cache un crime''.

Bien avant la vidéo de Riccardo Petrella, en 2005, en publiant son livre intitulé ''Bush, le cyclone'', voici ce que disait Michel Collon en répondant à cette question : ''Pourquoi le Sud est-il si pauvre et le Nord si riche ?: ''Si l'Espagne et l'Europe ont commencé à devenir riches au 17e siècle, c'est parce qu'elles ont volé l'or et l'argent de l'Amérique latine. En massacrant les Indiens et sans rien payer. Si la France, l'Angleterre et les Etats-Unis sont devenus si riches, c'est grâce à l'esclavage, c'est en volant des êtres humains à l'Afrique. Sans rien payer. Si les mêmes et la Belgique et la Hollande sont devenus si riches à partir du 19e siècle, c'est volant les matières premières de l'Afrique et l'Asie. Sans rien payer.'' Et il ajoute : '' Depuis cinq siècles, nos grandes sociétés occidentales ont pillé les richesses du tiers-monde, sans les payer. On pourrait faire un tableau de chaque pays riche et montrer l'origine honteuse de chacune de ses grandes fortunes (…). Bref, nous – ou plutôt : certains d'en nous- nous sommes des voleurs et c'est pour ça que nous sommes riches : voilà ce qu'on ne peut absolument pas dire dans les médias. Balzac avait raison.''

En poursuivant la lecture de ce petit livre magnifique, Michel Collon souligne le rôle des élites compradores dans ce vol et dans ''ces crimes organisés''.

Mais pour que ce vol et ''ces crimes organisés'' soient cachés aux dépens du tiers-monde, ''un vol de l'histoire'' les a accompagné. (Lire J. GOODY, Le vol de l'histoire. Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, 2006).

Mais tout ce qui précède écrit par Tshiyoyo, Fweley ou Mbelu n'a pas ''le même goût'' que quand c'est dit par une télévision américaine ou par un occidental du nom de Riccardo Petrella.

Si Fweley avait osé, en publiant les propos de Riccardo Petrella, enlever son nom et mettre celui de Mbelu par exemple, il aurait déjà eu quelques noms d'oiseaux.

J'ai demandé à l'un de mes professeurs au Séminaire et un chercheur avisé sur l'Afrique, Sylvain Kalamba Nsapu, de m'expliquer ce phénomène. Il m'a dit : ''Dans l'imaginaire de plusieurs d'entre nous, l'hégémonie culturelle occidentale a gagné''. Je crois qu'il a raison. La re-conversion d'un imaginaire ne se faisant pas en un clin d'oeil, ''les minorités organisées et co-structurantes'' devraient être armées de beaucoup de courage et d'audace pour lutter contre vents et marées.

Fweley et Tshiyoyo ne vont pas, longtemps, oublier les propos de Riccardo Petrella. Je ne suis pas sûr que ça sera le même cas avec plusieurs compatriotes qui diffusent la vidéo. L'amnésie va les ratrapper et ils vont revenir aux noms d'oiseaux quand cela leur sera rappelé dans dix ans.

''Un peuple sans mémoire ne peut pas être un peuple libre, disait Danielle Mitterrand.

Les rares curieux qui ne voudraient pas oublier peuvent encore se procurer les livres susmentionnés ou leur condensé présenté dans ''A quand le Congo. Réflexions & propositions pour une renaissance africaine'', Paris, Congo Lobi Lelo, 2016 ou dans ''Ingeta. Dictionnaire pour une insurrection des consciences'', Paris, Congo Lobi Lelo, 2017.

L'écriture et l'archivage sont de bons antidotes contre l'oubli.

 

 

Babanya Kabudi

Génération Lumumba 1961