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mardi août 21, 2018
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''Ils nous dominent plus par l'ignorance que par la force'' S. BOLIVAR

Depuis quelques mois, un ballet diplomatique s'observe au Rwanda. Russes, Chinois et Indiens vont chez Paul Kagame et signent des accords. Ils visitent ''le mémorial du génocide'' et livrent des messages. La Russie, la Chine et l'Inde font partie à la fois des BRICS et de l'OCS (organisation de coopération de Shanghai). Ces pays passent au Rwanda au moment où ''une résistance rwandaise'' s'organise contre Paul Kagame. Qu'est-ce que cela voudrait bien dire ?

En signant le registre du ''mémorial'', le Président Chinois écrit ce petit message : ''Take history as a mirror, cherish peace''. Ce petit message est livré pendant que les Etats-Unis, à travers AFRICOM, poursuivent ''leurs guerres secrètes'' en Afrique (https://www.legrandsoir.info/les-guerres-secretes-des-etats-unis-mettent-l-afrique-en-danger.html) Les populations africaines n'en savent rien comme l'affirme Seymour Hersh dans cet extrait : "Nous avons d’importantes forces spéciales qui sont particulièrement actives en Afrique, dans beaucoup d’endroits. Je pense que le public n’en sait à peu près rien. Je ne pense pas que mon président en ait été informé. Je pense qu’il ne s’y intéresse pas ou qu’il n’est pas au courant. Je sais qu’il y a des gens dans l’armée, dans les hautes sphères de l’armée, au gouvernement, à Washington qui s’interrogent : « Qu’est-ce qu’elles font là-bas ? « Qui est aux manettes ? » Ces forces spéciales ne sont pas très contrôlées. Beaucoup d’entre eux se croient partis en croisade. Ils se prennent pour les Chevaliers de Malte combattant les infidèles au 14ème ou 13ème siècle. Oui, c’est de la folie. C’est pourquoi, quand j’entends le commandement des opérations spéciales dire à propos du Mali : « Quatre gars sont morts. Voici quand et comment ça s’est passé ». Je suis désolé, mais je pense qu’il ne nous dit pas tout, pas plus que sur les raisons de notre présence là-bas, mais il est très difficile de savoir ce qu’il en est vraiment ».''

En effet, écrit Moon of Alabama, ''les États-Unis n’ont que peu de soldats réguliers stationnés en Afrique. Mais il y a beaucoup de forces spéciales étasuniennes qui y œuvrent en secret. Elles sont censées être sous le contrôle d’AFRICOM, le commandement impérial étasunien pour ce continent.''

Cet article a attiré mon attention par son titre. Il m'a rappelé un autre titre, celui du livre de Pierre Péan écrit en 2010 : ''Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique'' (Paris, Fayard). Et l'une des hypothèses de ce livre que les faits ont fini par corroborer est que ''la guerre dite de libération'' et menée par ''l'AFDL'' était ''une guerre secrète'' et des carnages organisés par les USA, la Grande-Bretagne et Israël, par une marionnette (Laurent-Désiré Kabila) et des proxies ougando-rwandais interposés contre le pays de Lumumba en vue de mettre la main sur les richesses minières de ce pays et d'en faire leur chasse gardée. Cela implique l'exclusion de leurs concurrents (dont la Chine) de cet espace géographique. Bien que ne partageant pas en tout et pour tout cette hypothèse corroborée par les faits dans la mesure où elle ne met pas en exergue la caractère raciste de cette guerre et de ces carnages, elle dit, en filigrane, comment la cupidité et le mépris de l'autre peuvent être destructeurs de sa dignité.

Ces deux titres viennent rappeler que ''les guerres secrètes'' sont permanentes. Elles sont perpétuelles. Elles peuvent êtres froides, chaudes ou tièdes, elles recourent toujours à certains prétextes pour justifier leur caractère permanent et perpétuel.

Les USA n'ayant pas réussi à conquérir l'Eurasie afin de renforcer leur capacité de dominer unilatéralement le monde ont créé le prétexte du terrorisme. La Russie, la Chine et l'Inde, elles, sont depuis tout un temps à la conquête de l'Eurasie à travers plusieurs organisations dont l'OCS.

Les USA voyant les terroristes partout ont installé AFRICOM (Africa Command) le 1er octobre 2008. Quel est son objectif réel : '' « Stabiliser » la dépendance de l'Afrique, l'empêcher de s'émanciper, l'empêcher de devenir un acteur indépendant qui pourrait s'allier à la Chine et à l'Amérique latine''. (M. COLLON, Libye, Otan et médiamensonges. Manuel de contre-propagande, Bruxelles, Investig'Action, 2011, p.57).

En écrivant ce livre, Michel Collon notait ceci : ''La guerre contre la Libye est (…) une première étape pour imposer Africom à tout le continent africain. Elle ouvre la voie, non pas à une pacification du monde, mais à une guerre sans fin. En Afrique, au Moyen-Orient, mais aussi tout autour de l'Océan indien, entre l'Afrique et la Chine.'' (Ibidem, p. 58) L'article de Moon of Alabama susmentionné lui donne raison. Une Afrique unie demeure le cauchemar des USA (et de son Etat profond).

Dans ce contexte de ''guerre sans fin'' et de l'imposition d'Africom sur le continent Africain, le passage de la Russie, de la Chine et de l'Inde au Rwanda peut contenir plusieurs leçons. Ces pays sachant que ''les guerres secrètes'' contre l'un des géants africains, le Congo-Kinshasa, instrumentalisent le Rwanda de Paul Kagame seraient venus lui rappeler le petit conseil du Président Chinois : ''Take history as a mirror, cherish peace''. Leur passage par le Rwanda, après l'un ou l'autre pays africain, serait un signe à décrypter. Ensemble, ils seraient en train de revenir en Afrique afin de promouvoir ''un nouvel ordre mondial'', un ordre multipolaire fondé sur le respect des principes de l'égale souveraineté entre les Etats, de la réciprocité et de la non-ingérence dans la politique intérieure des Etats tiers. Il ne serait pas exclu qu'ils soient en train de retourner le Rwanda de Paul Kagame contre ses anciens ''parrains''. Le fait que l'Ouganda soutienne ''les ennemis de Kagame'' interpelle. Hier, le 23 juillet 2018, j'ai lu un article du Standardmédia : ''Museveni speaker too Himbara on phone, encourages campaign against Rwanda'' Il se pourrait de Museveni, le mentor de Kagame, soit investi d'une nouvelle mission au Rwanda. Il faudrait donc faire très attention aux bruits de bottes dont on parle tous ces jours-ci dans les Grands Lacs africains et aux allusions faites au Congo-Kinshasa et au Burundi comme étant ''des bases arrières'' des ''résistants'' contre le Rwanda de Paul Kagame. Le passage de la Russie, de la Chine et de l'Inde dans cette partie de l'Afrique pourrait être un signal donné avant l'intensification d'une ''énième guerre secrète''.

Cela étant, il n'est pas établi qu'un changement des rapports de force dans l'un ou l'autre pays de la sous-région des Grands Lacs puisse constituer un handicap à la promotion d'un monde multipolaire pour lequel la Russie, l'Inde et la Chine se battent. Une approche approximative de la politique que mènent ces trois géants de l'Asie serait de croire qu'en passant par le Rwanda, ils avalisent les orientations mortifères prises par Paul Kagame. Non. Ils restent fidèles à la politique de non-ingérence dans les affaires internes d'un Etat tiers. Ils ne sont pas en Afrique pour donner des leçons de démocratie et de droits de l'homme. Non. Ils ont des intérêts à défendre, ''une route de la soie'' à créer et ''un nouvel ordre du monde'' à partager.

Lumumba, à travers sa lettre à sa femme Pauline, disaient ceci aux dignes fils et filles du Congo-Kinshasa : ''Nous ne sommes pas seuls. L'Afrique, l'Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés des millions de Congolais qui n'abandonneront la lutte que le jour où il n' y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays.'' Ces dignes fils et filles du Congo-Kinshasa sont-ils encore conscients de ce message ? Voient-ils ''l'Asie'' revenir pour se tenir à leurs côtés ? Vont-ils prendre sa main tendue et diversifier leurs relations géostratégiques ? L'avenir nous le dira.

 

Babanya Kabudi