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lundi novembre 19, 2018
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Il se pourrait que plusieurs compatriotes aient adopté, consciemment ou inconsciemment, la culture nihiliste néolibérale au point de croire que les Congolais(es) sont tué(es) pour la simple raison qu'ils (elles) habitent un pays riche en matières premières stratégiques. Un autre argument allant dans le même sens soutiendrait que entre ''les Etats'', il n'existe pas d'amitié, il n'y a que les intérêts. Et qu'au nom de ces intérêts et du profit, ''les Etats'' peuvent tuer. Même quand ils jouent le rôle de '' petites mains'' des trans et des multinationales.

 

Il est difficile de comprendre que ce discours est appris. Et qu'il est porté par toute une culture ayant réussi, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, à jouer un rôle hégémonique. Ce discours a un côté faux qui n'est pas souvent examiné. Un exemple. La Norvège a beaucoup de pétrole. Pourquoi ces pays, supposés faire la guerre pour le pétrole, ne vont-ils pas tuer les Norvégiens afin de s'en emparer ? Pour ne prendre que ce cas, ce n'est pas la possession du pétrole par les pays détruits qui est ''une malédiction''.

 

L'hypothèse d'une discrimination raciale, le traitement réservé aux populations assimilées aux ''non-personnes'', aux ''déchets'' devrait être sérieusement examinée.

 

La culture nihiliste néolibérale serait, de l'une ou de l'autre manière, héritière de la théorie racialiste classifiant certains peuples du monde au bas de l'échelle de l'humanité ou même en sa marge. Cet héritage est lié à une question de pouvoir. Il est porté par une peur de voir des peuples classifiés parmi ''les déchets du monde'' renverser la vapeur, de voir ''les derniers'' devenir ''les premiers'' ou ''les égaux en pouvoir''.

 

Ce renversement ou cette égalisation de rapports de force suscite une peur frisant la schizophrénie chez les hégémonistes, leurs alliés, leurs sous-fifres et marionnettes.

 

L'adhésion à la culture nihiliste néolibérale passe par la famille, l'école, l'université et la religion pour corrompre les cœurs et les esprits. Au Congo-Kinshasa, ''l' Evangile de la prospérité individuelle'' a à la fois divisé les familles et réduit leur dimension. Des frères et sœurs ont fui la famille élargie pour bénéficier de ''la bénédiction de Dieu'' et jouir de ''leur richesse'' au niveau plus restreint. Les enfants ont été abandonnés par leurs parents et sont devenus ''les enfants de la rue'', sans éducation, sans formation et sans information au nom de ''l' Evangile de prospérité individuelle''.

 

Le repli sur soi ou sur l'entre-soi, la peur des siens assimilés aux sorciers, l'appât du gain et de ''la richesse-bénédiction'', etc. ont corrodé le sens de l'être, de l'être avec et de l'être pour chez plusieurs d'entre nous. Bref, le ''Bomoto'' est en tombé victime. La culture et l'anthropologie néolibérales ont colonisé les autres cultures et anthropologies en détruisant la famille, l'école (ou le bosquet initiatique) et en instrumentalisant la religion dans plusieurs contrées.

 

Comment refaire l'humain congolais détruit depuis plus de 130 ans en l'engageant à redécouvrir le sens et la profondeur de sa culture et son anthropologie plurielle dans un contexte d'interculturalité assumée ? Comment procéder pour qu'il soit et/ou devienne ''Muntu mushuwashuwayi'' ? Comment, fort de sa culture et de son anthropologie, l'inciter à rompre avec ''le vol de l'histoire'' et à remettre son cerveau à l'endroit ?

 

Ces questions semblent être aussi sérieuses que celle de l'interruption de la guerre raciste et de basse intensité livrée au Congo-Kinshasa depuis les années 1990, voire même un peu tôt. Ce sont des questions liées à la refondation de l'humain congolais. Elle devrait être concomitante et/ou précédée celle de la refondation du pays et de l'Etat. A mon avis, ces questions liées aux fondements ne devraient pas être négligées.

 

Ma peur a toujours été celle de chercher à reconduire la culture nihiliste et racialiste dont le pays est victime depuis plusieurs siècles par simple souci de renverser les rapports de force. Qu'est-ce qui, en nous, porte et pourrait porter ce renversement des rapports de force ? Sur quoi pouvons-nous le fonder ? Non pas de manière passagère, mais solidement ? Ces questions devraient être examinées.

 

Ces questions m'habitent et je les partage. De plus en plus, je suis convaincu qu'avant de prendre les minerais, les hégémonistes ont détruit, avec la complicité de plusieurs d'entre nous, notre ''Bomoto''. Gramsci avait bien vu quand il disait ceci :''A propos de l'hégémonie culturelle, si vous occupez la tête des personnes, leurs cœurs et leurs mains suivront.'' Or, qui dit ''BOMOTO'' dit aussi ''MOTO'', ''NTU'', ''Mutu''. Donc, l'occupation de notre ''MOTO'' a conduit nos cœurs et nos mains à suivre. Notre imaginaire violé a occupé notre ''BOMOTO''.

''Le petit reste'' doit pouvoir veiller à sa ''rebantuïsation'' par ''la parole, par l'action et par le temps'' sans négliger les autres terrains de lutte et de combat d'émancipation.

 

Babanya Kabudi

Génération Lumumba 1961