Sylvestre Bwira Kyahi, un défenseur des droits de l’Homme très actif à Masisi, au Nord Kivu, a expliqué qu’il envisage d’arrêter ses activités après avoir été victime d’un enlèvement brutal.

S’adressant à l’IWPR depuis son lit d’hôpital, Bwira a raconté cette épreuve qui lui a fait changer d’avis. Le 24 août dernier, il avait été forcé à monter dans une voiture, sous la menace d’un arme, par des hommes affirmant travailler pour Bosco Ntaganda, le commandant en chef du Congrès National pour la défense du peuple, CNDP, une ancienne milice rebelle désormais partiellement intégrée à l’armée.

Les hommes armés avaient dit à Bwira qu’ils l’arrêtaient en raison d’une lettre ouverte écrite par ce dernier, dans laquelle il appelait à l’arrestation de Ntaganda, recherché par la Cour pénale internationale, CPI, pour l’enrôlement présumé d’enfants soldats.

Un mandat d’arrêt international avait été émis en mai 2008 à l’encontre de Ntaganda. Kinshasa a été accusé à de nombreuses reprises de le protéger des poursuites.

Bwira a déclaré que les hommes armés l’avaient maintenu les yeux bandés, et qu’il avait été attaché aux corps de précédentes victimes de torture et de deux autres prisonniers qui semblaient être en train de mourir.

Il a expliqué que, l’accusant d’avoir incité les hostilités tribales, ils avaient demandé à savoir pourquoi il s’en prenait au CNDP dominé par les Tutsis.

Le 30 août dernier, Bwira avait été retrouvé à quelques 30 kilomètres dans les faubourgs de Goma, la capitale de la région, désorienté et ayant reçu de nombreux coups. Il a expliqué que juste avant de le libérer, ses geôliers lui avaient injecté une substance qui avait provoqué un gonflement douloureux de ses jambes. Des tentatives ultérieures visant à déterminer la nature de cette substance n’avaient pas donné de résultat.

Bwira a raconté que ses geôliers lui avaient clairement dit qu’ils allaient le surveiller de près, ce qui lui laisse craindre les conséquences de la poursuite de ses activités de défense des droits de l’Homme. “Au jour d’aujourd’hui, je n’ai pas d’autre choix que de faire une pause et de reconsidérer [mon travail].”

D’autres activistes de Goma auraient aussi été menacés et craignent d’être les prochaines personnes visées.

Olivier Ndoole Bahemuke, coordinateur de projet pour l’ONG locale Action solidaire pour la paix et le développement, ASPD, a déclaré que ce genre d’intimidations et d’enlèvements indique une augmentation inquiétante des risques encourus par les activistes.

“Nous avons noté que les choses ont empiré au cours de l’année passée,” a déclaré Bahemuke. “L’une des raisons à cela est la fièvre électorale qui commence à s’installer, en prévision des élections de 2011. Une autre raison est que, au Nord Kivu, les réfugiés [tutsi] qui rentrent du Rwanda créent de nouvelles tensions.”

Il y a aussi eu des cas d’assassinats, le plus récent étant celui de Floribert Chebeya, un activiste des droits de l’Homme de Kinshasa qui travaillait pour l’organisation La Voix des sans voix.

Chebeya avait été retrouvé mort sur le siège arrière d’une voiture le 2 juin dernier dans des circonstances suspectes.

Un de ses collègues, qui avait pu voir le corps de Chebeya à la morgue, a raconté qu’il y avait du sang autour de sa bouche et que sa nuque était gonflée comme s’il avait été étranglé.

En dépit d’une condamnation internationale de son assassinat, et des promesses faites par le Président Joseph Kabila que justice serait rendue, les organisations de la société civile ont exprimé des inquiétudes quant au fait que l’enquête avançait trop lentement.

“L’assassinat de Floribert Chebeya est le résultat d’une campagne de dénigrement qui démontre un mépris absolu du travail fait par les activistes des droits de l’homme congolais,” a déclaré Godalène Kitwa, un activiste.

Suite à la mort de Chebeya, le chef de la police congolaise, John Numbi, avait été suspendu et trois officiers interrogés.

Mais Kitwa s’inquiète du fait que l’enquête semble s’être arrêtée, et que le bureau du procureur ne semble pas déterminé à inculper qui que ce soit de manière formelle pour l’assassinat.

“Nous préférerions que l’affaire soit traitée par l’auditorat militaire, qui est plus capable et efficace en ce qui concerne la poursuite des criminels et des complices allégués,” a-t-il dit.

Kitwa n’est pas le seul à ne pas faire confiance au processus judiciaire dans son pays.

Alain Mugezani, un habitant de Lubumbashi, une autre région du pays où les activistes sont régulièrement menacés, a insisté sur le fait que l’enquête au sujet de la mort de Chebeya était une parodie.

“Le procureur général de la République ne fait que piétiner,” a-t-il dit. “Nous savons déjà quel va être le résultat. En l’absence d’une enquête judiciaire indépendante, nous pouvons dire adieu à la justice et à la vérité. Quand quelqu’un a la conscience tranquille, il n’y a pas de raison de refuser une enquête indépendante.”

Mais Flory Kabange Numbi, le procureur général de RDC, rejette toute accusation selon laquelle son bureau essayerait de se mêler du résultat de l’enquête.

“Pour ceux qui réclament une enquête internationale, ils devraient savoir que depuis que nous avons été désignés pour coordonner cette enquête, la transparence est de mise,” avait-il dit dans une déclaration faite à la presse. “Je ne sais pas quels arguments peuvent être utilisés pour réfuter quelque chose qui est loin d’être terminé.”

Mais les activistes des droits de l’homme indiquent que le fait que les assassins de Chebeya n’aient pas encore été appréhendés souligne les risques qu’ils encourent dans leur travail quotidien.

“Cette situation est très regrettable,” a déclaré Freddy Kitoko, un avocat qui travaille pour l’Association africaine de défense des droits de l’Homme, ASADHO. “Nous avons là une preuve que la démocratie est sur le déclin dans notre pays, malgré le processus électoral par lequel nous sommes passés en 2006. Dans un pays qui se prétend démocratique, comment pouvons-nous traiter les activistes des droits de l’homme de la sorte, compte tenu du fait qu’ils sont les véritables baromètres de la démocratie?”

Face à ces dangers si évidents, il n’est pas surprenant qu’un grand nombre d’activistes envisagent leur travail avec prudence. Certains appellent à une plus grande protection, alors que d’autres réfléchissent à arrêter totalement leurs activités.

“Nous nous demandons sui sera le prochain après Floribert,” a déclaré Robert Ilunga, de l’ONG locale Les Amis de Nelson Mandela. “Peut-être que je serai la prochaine victime. Nous nous dirigeons vers des élections et les menaces auxquels les activistes des droits de l’Homme ont à faire face sont inquiétantes.”

Certains en ont appelé à la MONUSCO, la Mission des Nations Unies dans le pays, pour obtenir une protection - comme Bwira, qui les a informés d’un nombre de menaces qu’il avait reçues avant son enlèvement.

Leocadio Salmeron, le porte-parole de la MONUSCO, insiste sur le fait que la mission prend tous les cas de menaces faites à des personnes très au sérieux, et qu’elle dispose d’un ensemble de procédures établies qu’elle suit dans chaque cas.

“Nous avons une unité chargée des droits de l’homme, qui a autorité pour étudier toute allégation de menace que nous recevons,” a-t-il dit. “Nous exerçons toutes les pressions possibles pour protéger ces gens et pour sensibiliser les médias nationaux et le public au sujet de ces affaires. Chaque fois que nous sommes en contact avec les médias, nous mettons l’information au sujet de ces affaires en première ligne.”

Bien que la MONUSCO se soit retrouvée sous le feu des critiques en raison de son échec à protéger les activistes, Bahemuke de l’ASPD pense que les choses pourraient être bien pires si la mission de l’Onu n’état pas présente dans le pays.

“La MONUSCO n’est peut-être pas capable d’empêcher que des gens comme Bwira se fassent enlever, mais elle [est très visible],” a déclaré Bahemuke. “Si la MONUSCO était cachée, les menaces seraient bien plus graves.”

Les activistes soutiennent que la protection n’est cependant qu’une partie de la bataille. Ils indiquent que les attitudes doivent changer dans le pays, et qu’il faut arriver à convaincre la population que les activistes travaillent pour le bien de la nation et non pas contre ses intérêts.

“Je pense que pour remédier à la situation, les gouvernements doivent comprendre que les défenseurs des droits de l’homme ne sont pas leurs ennemis ou leurs opposants, mais plutôt leurs alliés,” a déclaré Kitoko, un avocat spécialiste des droits de l’Homme. “Ils doivent mettre en place un dialogue franc avec les défenseurs des droits de l’Homme et s’ils le font, je pense que de nombreuses choses changeront, particulièrement la manière dont les hommes politiques perçoivent ces activistes. Il est clair qu’il s’agit là d’une question de culture démocratique.”

Bahemuke est d’accord et explique que son organisation a récemment lancé une campagne pour sensibiliser le public sur le rôle positif que les activistes peuvent jouer au sein de la société.

“Beaucoup de gens pensent encore que si vous vous levez pour dénoncer des violations, vous agissez contre la constitution de la RDC,” a-t-il dit. “Vous êtes donc considéré comme un traître.”

Bahemuke insiste sur le fait que faire changer cet état d’esprit est d’une importance vitale. Selon lui, cela aurait une influence positive à la fois sur l’avenir des droits de l’homme dans le pays et sur la sécurité de ceux qui sont prêts à défendre de tels droits.

“Je pense que, si nous pouvons surmonter ce problème fondamental, alors nous verrons les choses vraiment s’améliorer dans le pays,” a-t-il dit.