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vendredi février 21, 2020
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En ce temps où les questions posées à nos multiples partis politiques tournent autour de leurs projets de société et leurs programmes de gouvernement, il serait bien indiqué de revisiter Patrice Lumumba et ses écrits. Ses questions originaires sont toujours d’actualité. Les relire, les retravailler peut aider à éviter la navigation à vue.

Croyant que la date du 30 juin 1960 mettait fin aux 80 ans d’esclavagisme et de colonialisme, Patrice Lumumba se met à rêver d’un autre Congo. Il estime, dans son discours, qu’avec son gouvernement élu au suffrage universel, « l’humiliant escalvagisme », les souffrances endurées par les cœurs et les corps des Congolais, « tout cela est désormais fini.  La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant  entre les mains de ses propres enfants. » Pour lui, une première lutte,  « une lutte  de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste », « une lutte noble et juste, une lutte indispensable » qui fut « de larmes, de feu et de sang » venait d’aboutir avec la proclamation officielle de l’indépendance du pays. Et une autre lutte commençait. Les grandes orientations de  cette autre lutte peuvent être lues comme étant la vision de son gouvernement pour un autre Congo. Que propose-t-il ? « Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons, dit-il dans son discours improvisé du 30 juin, établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive une juste rémunération de son travail. » Lumumba veut que les terres congolaises autrefois spoliées « au nom des textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort » puissent profiter véritablement aux Congolais(es). Cela impliquerait, à son avis, que son gouvernement puisse procéder à la révision des lois décriées pour « en faire de nouvelles qui seront justes et nobles ». Prenant le contrepied de l’oppression esclavagiste de « la pensée libre », il projette de « faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la déclaration des Droits de l’Homme. »  Dans vision du gouvernement Lumumba, la lutte contre toute forme de discrimination et pour la dignité humaine, la lutte pour la paix des cœurs et des bonnes volontés ont une place de choix.

 

Toute cette vision est portée fondamentalement par une  triple passion : une  passion pour l’homme (congolais, africain) libre et une passion pour la souveraineté du Congo  et pour  une Afrique libre et unie.

Dans son discours du 30 juin, Patrice Lumumba le dit sans ambages : « Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière. » Plus loin, il ajoute : « L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le contient africain. »

 

Malheureusement, Patrice Lumumba et son gouvernement, n’auront pas le temps de « montrer  au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté ».

Arrêté, puis emprisonné, Lumumba confiera ce qui suit à sa femme Pauline : « Tout long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute  notre  vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie  honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux- qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi les hauts fonctionnaires des Nations-unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance- ne l’ont jamais voulu. Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et souiller notre indépendance. »  Néanmoins, cette arrestation et cet emprisonnement n’altèrent pas la foi de Lumumba en l’avenir d’un beau Congo fondé sur les valeurs  de dignité, de liberté, de justice. Pour lui, ces valeurs constituent le socle sur lequel l’indépendance et la souveraineté du Congo peuvent être reconstruites. Il estime même que cette reconstruction est « une tâche sacrée » (avec laquelle on ne doit pas transiger) pour chaque Congolais.

Il vit son arrestation et son emprisonnement comme des conséquences « normales » de cette foi en un bel avenir pour le Congo. Dans la lettre susmentionnée, il dit à sa femme : « Ni brutalité, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que de vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. »

Lumumba luttant passionnément pour la dignité de l’homme noir, pour un Congo libre et prospère et une Afrique unie est allé à la mort dignement.  Sa passion pour l’Afrique est portée par « une conviction religieuse et légale ». « Le Créateur, dit-il à Ibadan, nous a donné cette portion de la terre qu’est le continent africain ; elle nous appartient et nous en sommes les seuls maîtres. C’est notre droit de faire de ce continent un continent de justice, du droit et de la pais. »  (« Africains, Levons-nous ! » Discours de Patrice Lumumba, prononcé à Ibadan (Nigeria) 22 mars 1959).  Contrairement à une certaine opinion faisant de Lumumba « un nationaliste pur et dur », lui croit en l’ouverture et en l’amitié entre les races ; il croit en l’entraide entre les nations.

A Ibadan, Lumumba dit ceci : « Nous ne voulons pas nous séparer de l’Occident, car nous savons qu’aucun peuple au monde ne peut se suffire à lui-même. Nous sommes partisans de l’amitié entre les races, mais l’Occident doit répondre à notre appel. » Et il ajoute : « Les Occidentaux doivent comprendre que l’amitié n’est pas possible dans les rapports de sujétion et de subordination. » (p. 14) Pour lui, l’apport financier, technique et scientifique de l’Occident sont nécessaires à l’Afrique dans le cadre de l’entraide entre les nations. Ce qu’il fustige, c’est le régime de domination, d’exploitation et d’asservissement. « Nous voulons dire adieu à ce régime d’assujetissement  et d’abâtardissement qui nous a fait tant de tort, soutient-il » (Ibidem, p.13). Car, pour lui, « un peuple qui  en opprime un autre n’est pas un peuple civilisé et chrétien. » (Ibidem) Mais comment un monsieur luttant pour le triomphe des valeurs de la civilisation, pour l’amitié et l’entraide, a-t-il pu être assassiné comme un bandit ? Aurait-il été victime de sa foi dans l’hégémonie culturelle occidentale ? (Nous y reviendrons).

Relire Lumumba serait, pour les Congolais(es) de ce temps, revisiter « un projet de société » ou une vision d’un autre Congo nous incitant à accomplir, chacun et chacune pour son compte et collectivement, notre « tâche sacrée ». Justice sociale, liberté de pensée, paix des cœurs  et des esprits, amitiés entre les races et entraide entre les nations, souveraineté nationale et indépendance sans restriction, etc. tel est notre commun héritage politique et spirituel. N’ayons pas honte d’y puiser en n’y apportant nos singularités. Surtout en ces temps où la lutte de sang et de feu pour la souveraineté nationale et l’indépendance sans restriction semblent passer après la rhétorique pour la démocratie de pacotille !  Multiplier les partis politiques et refuser de reposer  les questions originaires que furent celles de Patrice Lumumba pourrait s’apparenter à faire le jeu de ceux et celles qui luttent contre la maîtrise de notre espace vitale par nous-mêmes dans l’amitié avec d’autres peuples d’Afrique, d’Asie, d’Europe, d’Océanie et d’Amérique. (A suivre)