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vendredi février 21, 2020
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Lutter pour en finir avec l’humiliation du peuple congolais au nom de sa foi à travers une action concrète à même de réaliser le rêve de liberté et de dignité peut témoigner de la maturité d’une Eglise locale. Le Fonds Isidore Bakanja (FIB) semble s’inscrire dans cette perspective. Il serait une initiative à encourager et à soutenir. A tout prix.

En marge des élections probables de novembre 2011, la nouvelle de la création du Fonds Isidore Bakanja ne semble pas avoir retenu l’attention de plusieurs compatriotes. Le FIB ne semble pas être devenu l’objet des débats animés dans les journaux publiés au pays et sur nos fora en ligne. Pourquoi ?

Il est possible que la nouvelle de la création de ce Fonds ait été accueillie comme « une bonne nouvelle » dans les cœurs et les esprits de plusieurs de nos compatriotes et qu’elle ne nécessite pas de débat. Dieu merci ! Un pareil accueil pourrait constituer, lui aussi, « une bonne nouvelle ». Il se pourrait aussi que la nouvelle de la création de ce Fonds n’ait pas bénéficié d’une grande publicité.(Un compatriote vivant aux USA, Fumu Ngondji, en a parlé et il ne semble pas avoir eu un retour.) Il se pourrait encore que les probables élections de novembre 2011 soient devenues l’unique sujet captivant l’attention de plusieurs d’entre nous. Là, nous serions invités à avoir une vue panoramique des questions devant nous rassembler et apprendre à lutter sur plusieurs fronts à la fois. Pour cause. Le Fonds Bakanja constitue, en marge de notre quête d’institutions fortes, une innovation dans la pensée socio-politique de notre peuple et de l’église catholique du Congo. Il est, localement, une grande première !

Quand, dans la vie courante, nous parlons de l’église catholique du Congo (RD), nous pensons spontanément à sa hiérarchie, à son courage, à son audace, à ses erreurs historiques ou à ses faux-pas. Que le Conseil de l’Apostolat des Laïcs Catholiques du Congo (CALCC) ose, au nom de sa foi et avec le mandat de sa hiérarchie, prendre une initiative mûre telle que celle de la création d’un Fonds (économique) et qu’il lance son message à « ses compatriotes, frères et sœurs, congolais et congolaises » en tant qu’église, il y a là quelque chose d’inouïe ; il y a là un témoignage de la maturité d’un laïcat rompant avec toute une tradition ravalant les chrétiens au rang des simples bénéficiaires des bienfaits des « clercs ».

Il est vrai qu’il y a là une réappropriation de la conception de l’église issue du Concile Vatican II et surtout un retour aux textes bibliques comme la première lettre de St Paul aux Corinthiens au chapitre 12 traitant de l’église en tant qu’un corps constitué de plusieurs membres complémentaires.

Néanmoins, le Fonds Isidore Bakanja constitue une grande première dans la mesure où il se veut une réponse à l’un des appels les plus pressants de nos compatriotes : passer aux actions concrètes. Et ses initiateurs voudraient passer « aux actions concrètes » après une analyse sans équivoque de la situation réelle de notre pays. L’Eglise, par ses chrétiens, sort de la sacristie et prend la parole sur la place publique. Elle rompt avec le discours du genre : « Nzambe ye moko akosala. »

A ce sujet, dans le message du Président du CALCC, Crispin Nlanda Ibanda, note : « L’Eglise a ainsi entamé une action concrète pour libérer le pays des pièges d’un capitalisme dévorant qui fait de notre pays un simple puits d’où il faut tirer des matières premières en nous utilisant nous, les propriétaires de ce puits, comme simple main d’œuvre sans droit. Pire, avec des astuces juridiques non comprises de l’ensemble de notre peuple, nos terres nous sont arrachées au profit des multinationales qui utilisent des commissionnaires nationaux. »

A travers la création du FIB, le laïcat catholique du Congo nous invite à réaliser un rêve, « le rêve de la liberté, le rêve de la dignité de tout un peuple, de toute une nation : c’est le rêve véhiculé par l’Eglise du Christ partout à travers le monde, dès les premières heures du Christianisme, le rêve de voir les êtres humains, créés à l’image de Dieu, héritiers du Trône, mener une vie décente ici bas, dans la fraternité, la solidarité et la paix. »

Disons que la liberté et la dignité ont besoin d’un minimum vital pour s’épanouir. Les initiateurs du FIB pourraient nous aider à travailler à l’avènement d’une part de notre indépendance loupée en 1960 : la part socio-économique. Ajouter, dans l’église, un Fonds économique aux apports sociaux dans le domaine de l’éducation et de la santé est une action concrète digne d’un grand intérêt.

Quand Crispin Nlanda écrit : « L’heure a sonné. Dressons nos fronts longtemps courbés. Mobilisons-nous tous à verser chacun au moins 1 dollar (au plus plusieurs milliers ou millions de dollars) par an », il nous invite à devenir les acteurs de notre propre émancipation économique, sociale, politique et tout simplement humaine. Il nous invite à sortir du cercle infernal de notre avilissement et de notre asservissement par « l’aide au développement » et « la dette ».

Il nous dit ce que nous pourrons devenir capables de réaliser ensemble pour être dignes sous le soleil : « Construite des petits barrages hydroélectriques dans tous nos 145 territoires afin d’entamer le processus d’amélioration de notre habitat, de donner l’eau potable à tous et de soutenir l’émergence des initiatives privées génératrices des richesses dans nos villages et cités. Faire accéder au crédit bancaire tout travailleur congolais, y compris nos agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, et autres artisans qui sont à ce jour totalement exclus du système économique moderne. » Nous mobiliser pour participer à notre émancipation à partir de la base, de nos villages et de nos cités, est un rêve qu’il faut à tout prix convertir en réalité.

Dieu merci, Crispin Nlanda, dans son message fixe des objectifs que le FIB doit atteindre, il en donne la composition du comité de gestion et les mécanismes de son contrôle. Sa réponse à la question « comment sera géré le Fonds » mérite d’être reproduite in extenso pour une meilleure compréhension :

« 1. Collecte. Chaque groupe, association sensibilise ses membres et détermine le montant à verser. Le responsable du groupe collecte l'argent et le verse dans le compte bancaire. Il présente au groupe la preuve de versement de l'argent. Les individus qui le souhaitent peuvent aussi verser directement leur cotisation dans le compte bancaire. La collecte se fera principalement le 12 août, jour de célébration du martyre d'Isidore Bakanja.

2. Le Bureau national du CALCC fait l'état des versements et présente les résultats à la Conférence épiscopale nationale du Congo et les publie dans les médias et dans les églises au plus tard le 31 août.

3. Le Président du CALCC convoque le Conseil national de l'apostolat des laïcs qui est composé de tous les présidents diocésains du CALCC et des responsables des mouvements et associations à vocation nationale. Les responsables des laïcats des autres confessions religieuses y sont aussi invités.

4. Le conseil national décide des projets qui doivent être financés pendant l'année.

5. Un comité de gestion de chaque projet est mis en place

6. Le comité de gestion lance les appels d'offre pour recruter des entreprises aptes à faire le travail. La priorité est donnée aux entrepreneurs locaux.

7. Le Bureau national du CALCC – Président et Trésorier- ordonne la sortie des Fonds à la demande du comité de gestion.

8. Le Bureau national du CALCC publie les noms des entreprises ayant bénéficié des financements pour les marchés

9. Pendant l'exécution des marchés, des contrôleurs internes et des auditeurs externes seront affectés pour chaque marché. »

Le caractère local du FIB, son ouverture œcuménique et citoyenne sont des atouts sérieux.

Il serait avantageux que son Bureau national ait des partenaires locaux vivant en dehors du pays et impliqués dans les actions concrètes d’émancipation citoyenne. Un feuillet paroissial ayant, dans toutes les paroisses de notre pays, une page donnant des informations continues sur le fonctionnement du FIB serait une petite initiative locale à encourager. Et « lorsque le Fonds sera pleinement opérationnel », il serait souhaitable qu’il participe de la création de sa propre Banque et des Banques des Congolais(es) de l’étranger.

Le danger que le FIB devrait redouter est celui de la récupération politique. Expliquons.

Offrir aux citoyens et aux citoyennes des capacités élémentaires (de manger, de boire, de se soigner, d’élever ses enfants comme des êtres bien aimés, d’avoir accès aux réseaux sociaux, d’avoir accès à une bonne information diversifiée dans des écoles, des familles et des centres de formation éclairées,) rendre sa liberté et sa dignité à l’homme et à la femme congolaise, en marge des politiques gouvernementales inefficaces, tout cela peut être interprété comme « une atteinte à l’autorité de l’Etat ». Et l’initiative pourrait être récupérée pour qu’il ne puisse pas y avoir « deux caïmans dans un même marigot », moyennant la corruption des consciences…

Une Eglise locale prenant des initiatives « pour en finir avec l’humiliation à laquelle nous sommes soumis depuis des siècles » devrait être prête, à la suite de son maître, Jésus, à en payer le prix ; à en répondre devant tous ceux qui lui demanderaient des comptes sur son engagement. (à suivre)

Dans la première partie de cet article, nous avons tenu à dire notre admiration pour notre Eglise dans ses efforts de responsabilisation des laïcs adultes en les appelant à s’engager dans la lutte pour réaliser le rêve de liberté et de dignité pour le peuple congolais. La réalisation de ce rêve passerait par la conjonction de l’appel à dresser nos fronts et la création du Fonds Isidore Bakanja(FIB). En relisant calmement le message du Président du Conseil de l’Apostolat des Laïcs Catholiques du Congo, nous y décelons un parallélisme étonnant entre ses intuitions et celles de l’un des Pères de notre indépendance politique, Patrice Emery Lumumba.

Il y a un rapprochement terrible entre le contenu du message de Crispin Nlanda et celui de certains écrits de Lumumba. D’abord, le rêve de liberté. Dans « Africains, levons-nous ! » (Discours de Patrice Lumumba prononcé à Ibadan le 22 mars 1959), le rêve de liberté est constamment présent. Ce Père fondateur de notre indépendance politique dit : « Nous avons longtemps souffert et nous voulons respirer aujourd’hui l’air de liberté. » (p. 13). Et dans son message, Crispin Nlanda écrit : Le Fonds Isidore Bakanja est un rêve, le rêve de la liberté. »

Les deux lient la réalisation du rêve de liberté, de paix, de dignité et de prospérité à la question de la terre. Tous les deux critiquent vertement les rapports d’exploitation et d’assujetissement entretenus par le capitalisme occidental et évoquent le droit dont disposent les Africains (et les Congolais) de pouvoir mettre cette terre en valeur en tant que « maîtres » et « propriétaires. » Lumumba dit : « Le créateur nous a donné cette portion de la terre qu’est le continent africain ; elle nous appartient et nous en sommes les seuls maîtres. C’est notre droit de faire de ce continent un continent de la justice, du droit et de la paix. » (p.13) Crispin Nlanda écrit : « L’Eglise a ainsi entamé une action concrète pour libérer le pays des pièges d’un capitalisme dévorant qui fait de notre pays un simple puits d’où il faut tirer des matières premières en nous utilisant nous, les propriétaires de ce puits, comme simple main d’œuvre sans droit. » Comment cette terre a-t-elle été spoliée ? Pour Crispin Nlanda, c’est par « des astuces juridiques non comprises de l’ensemble de notre peuple, nos terres nous sont arrachées au profit des multinationales qui utilisent des commissionnaires nationaux. » Avant lui, dans son discours du 30 juin 1960, Lumumba affirmait lui aussi que « nous avons connu (pendant la colonisation) que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. » (C.ONANA, Ces tueurs tutsi. Au cœur de la tragédie congolaise, Paris, Duboiris, 2009, p. 70)

Dans ces deux textes, deux choses sautent aux yeux : il y a eu un usage abusif du droit (c’est-à-dire un usage des astuces juridiques et des textes prétendument légaux) a rendu possible la spoliation de notre portion de notre terre (africaine et congolaise) ; cela s’est fait aux dépens de notre peuple, au profit des « cosmocrates » et avec la complicité « des commissionnaires nationaux ».

Cet usage abusif du droit est révélateur de tout un esprit : le refus, dans le chef de ceux qui estimaient et estiment encore être « les seuls maîtres du monde », de reconnaître les Africain(e)s et les Congolais(es) comme « propriétaires » de leur portion de terre. Ce refus s’est concrétisé dans le rejet de l’appel lancé par Lumumba, dans les années 60, pour que « les cosmocrates » aident le Congo à prendre son essor économique. Dans son discours d’Ibadan, Lumumba soutenait, en effet, que «nous avons impérieusement besoin de l’apport financier, technique et scientifique de l’Occident en vue du rapide développement économique et de la stabilisation de nos sociétés. » (p.14)

En relisant le message du Président du CALCC, un constat peut être fait : le refus de reconnaissance des Africain(e)s et des Congolais(es) en tant que propriétaires de leur portion de terre est permanent. Si le Congo avait bénéficié de cet apport dont parle Lumumba et de manière désintéressée, « les maîtres du monde » auraient perdu de leur « maîtrise » sur notre portion de terre ; notre rêve de liberté, de dignité, de paix et de justice sociale se serait converti, un peu tôt, en une réalité. Ce faisant, ils auraient coupé la branche sur laquelle ils ont assis « leur pouvoir économique et leur puissance militaire ».

Le message du Président du CALCC et son appel à la constitution du FIB semblent être une leçon responsable tirée de nos cinquante ans de dépendance économique et de notre insertion dans un système néolibéral ensauvagé.

Ce message et cet appel semblent aussi être le fruit de toute une sagesse contenue dans notre culture.

Une sagesse populaire Luba dit : « Mona kebe, nanku udie bulanda ne bakwenu !» (Aie, produits tes propres biens afin que tu manges l’amitié avec les autres !) L’amitié (le bulanda) serait, selon cette sagesse, fondée sur un échange réciproque des biens produits. (Les biens produits ne doivent pas être réduits aux biens matériels. Ils peuvent être étendus aux « biens premiers » comme les droits soco-économiques, les libertés civiles et politiques, etc.)

Le message et l’appel de Crispin Nlanda et le CALCC pourraient, à partir de nos propres fonds, nous engager sur la voie de la reconquête de notre véritable souveraineté ; la voie initiée par Lumumba quand il disait : « Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. » (C. ONANA, O.C. p.71)

Le rapprochement de Patrice Lumumba et Crispin Nlanda (et le CALCC) pose quand même une sérieuse question de droit : « Comment nous assurer que, demain, nous pourrons être à l’abri des astuces juridiques ou des textes prétendument légaux privilégiant la loi du plus fort par rapport au juste droit ? » La lecture des textes de nos deux compatriotes donne à penser que la mise en valeur de nos terres par nous-mêmes appelle l’existence d’un Etat constitutionnel au sein duquel nul ne pourrait être au-dessus de la loi. Cela dans une nation où les populations de nos villages et de nos cités seraient parties prenantes dans l’élaboration des textes légaux. C’est-à-dire une nation où la participation citoyenne à tous les niveaux de la conception et de l’exécution du pouvoir est la chose la mieux partagée. Mais encore, une nation où les luttes citoyennes sont constructives des valeurs (liberté, de justice sociale, de dignité, de paix, de prospérité) que le peuple veut partager. Pour dire les choses simplement, une nation où l’Etat demeure ouvert à l’interaction constante avec toutes les organisations citoyennes responsables. Une pareille nation ne fait pas reposer toute son édification sur le seul appareil étatique. Elle fait appel à la pluralité des ressources des organisations citoyennes ; surtout à leur capacité de remise en question d’un système capitaliste ensauvagé.