Une fois de plus, le dicton selon lequel  "Le sort des dictateurs est toujours le même : s’ils ne sont pas simplement chassés du pouvoir, ils seront jetés en prison ou assassinés" s’est vérifié avec la fin brutale de Mouammar Kadhafi, l’ancien dirigeant libyen. Une fois de plus, il nous a été donné de voir des images pitoyables de ce qui restait d’un homme qui, il y a encore peu, faisait trembler le monde, diffusées en boucle juste pour tuer le mythe. Une fois de plus, des questions fusent de partout : comment ne l’a-t-il pas vu venir ? Pourquoi n’est-il pas parti plus tôt ? D’où la nécessité de chercher à comprendre comment réfléchissent les dictateurs.

1) Les dictateurs souffrent du déni de la réalité. Qu’ils proviennent d’Argentine, de Corée du Nord, du Zimbabwe ou des bords du fleuve Congo, les dictateurs se ressemblent en beaucoup de points. L’un d’eux est leur déni de la réalité. Ils vivent dans une bulle, coupés du monde qui les entoure et ne voient que ce qu’ils veulent bien voir. Ceci est pure paradoxe lorsqu’on songe à tout l’attirail de sécurité dont ils disposent : des études de prospective, des espions, des moyens électronique de surveillance, la propension à la corruption, etc. En conséquence, ils ne "voient" pas quand le danger les guette et que leur maison commence à brûler.

Laurent Gbabo, bien que lâché par tous ses appuis et encerclé par les troupes de FARCI, se voyait encore un avenir à la tête de la Côte-D’ivoire et refusait tout compromis. Kadhafi n’a pas "vu" que le siège de Syrte par les rebelles de CNT signifiait que désormais la seule issue possible  pour lui résidait, comme le disaient les Romains de l’Antiquité, dans la fuite. Honoré Ngbanda raconte dans son livre "Ainsi sonne le glas. Les derniers jours du Marechal Mobutu" l’entrevue surréaliste entre l’ambassadeur Bill Richardson, envoyé spécial du président américain Bill Clinton au cours duquel Mobutu s’est entendu dire en des termes on ne peut crus de "quitter le pouvoir au profit de L-D. Kabila" et qu’en contrepartie sa sécurité ainsi que celle des siens serait assurée. Mais contre tout bon sens, il rejeta l’offre. "Le lendemain", écrit Ngbanda," Kisangani tombait" ! Que cet homme atteint d’une maladie incurable, dont les troupes étaient en déroute sur le terrain et tous les amis tournaient casaque n’ait pas "vu" que les carottes étaient cuites est simplement effarant.

2) Les dictateurs sont "des grands enfants". C’est la conclusion à laquelle nombre de psychanalystes ont abouti. Pour l’algérien Abdallah Bouhamid, "un être tyrannique est à tout point semblable aux enfants qui n’ont jamais quitté la phase égocentrique de leur comportement psychologique et intellectuel. Il veut tout pour lui et ne veut partager avec personne". L’ex-empereur Bokassa de Centrafrique avait même acquis le monopole pour l’approvisionnement des écoles du pays en uniformes scolaires ! Le montant de l’argent détourné par Mobutu équivalait à la dette extérieure du Congo, laquelle se chiffrait en milliards de dollars. Les dictateurs ressemblent à des enfants bloqués à ce stade de croissance, à l’âge ingrat.

Enfants certes, mais pas n’importe lesquels : enfants gâtés, qui ne se refusent rien. C. Janssens, le gendre belge de Mobutu relate dans "A la cour de Mobutu" comment son beau-père fit affréter le supersonique Concorde depuis Paris juste pour livrer le gâteau de mariage à sa fille qui célébrait son mariage à Kinshasa. Dans le même ouvrage il dit avoir été témoin d’un banal repas pris par Mobutu et sa suite de garde-corps dans un restaurant parisien. La facture était salée : 18.000 $ !

3) Les dictateurs souffrent de narcissisme. C’est un "trouble psychiatrique caractérisé par une surestimation de ses capacités, un sentiment d’être unique, un besoin d’être reconnu comme exceptionnel". A ses yeux, il est le centre du monde. Le calendrier officiel Nord-Coréen débute à la naissance de Kim Il Sung, le père du dictateur actuel. Le narcissisme s’observe dans des titres ou noms qu’ils arborent : Marechal, Empereur, Président-Fondateur, le Pacificateur, Mzee. Le dirigeant Nord-Coréen cité plus haut était surnommé "Père éternel".  Quoique d’un niveau intellectuel moyen, le Marechal Mobutu avait fait du « mobutisme » ("les pensées et idées du Président-Fondateur") une source de loi pour diriger non pas sa famille mais un si grand pays qu’est le nôtre. Kadhafi avait fait éditer « le petit livre vert »…

4) On retrouve une dimension messianique chez les dictateurs. Ce qui signifie qu’ils se considèrent comme investis d’une mission.  Ils se voient les protecteurs ultimes de la nation. "Après moi le chaos !”, "Après moi le déluge !" clament-ils.  Aussi ne comprennent-ils pas ce qui justifie la présence des opposants dans leur pays. Ceux-ci ne sont plus ni moins que des "ennemis de la nation" et traités comme tels. Malgré ses 25 ans de pouvoir, le président ougandais Museveni a choqué ses compatriotes en déclarant l’année écoulée qu’il ne voyait personne qui soit qualifié pour le succéder au sein du NRM, le parti au pouvoir !

5) Nombre de dictateurs sont des psychopathes. Hypothèse ancienne comme le monde, elle est présentée pour expliquer la déraison politique et le haut degré de méchanceté qui caractérisent ces hommes. Si on l’a dit de Caligula ou de Néron de la Rome Antique, on le dit aujourd’hui de Mugabe ou du président syrien qui tue son propre peuple sans s’en émouvoir. Les gens se demandent : sont-ils sains d’esprit ou normaux ?

Le psychanalyste libanais Chawki Azouri pense que le profil du psychopathe est celui de" l’enfant dont le père est symboliquement absent". Ainsi, en allant de plus en plus loin dans le mal, il ne cherche qu’à atteindre les limites que son père (absent) n’a pas pu lui fixer. Exemple : "en prenant des risques en conduisant sachant qu’il peut se faire tuer, un psychopathe cherche la limite ultime qu’il veut dépasser : la mort. Celle-ci devient, non pas une menace ou une punition mais une solution, un dénouement. De même, le dictateur réfléchit de cette façon quand il tue son peuple. La mort de milliers de personnes, même sa propre mort, ne lui font pas peur puisque cette mort n’est qu’un moyen pour lui de dépasser les limites de l’interdit".