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vendredi février 21, 2020
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Un proverbe chinois dit: quand on lui montre le soleil, le sot regarde l'index. A entendre les propos d'Etienne Tshisekedi et la polémique qu'ils soulèvent, il y a lieu non pas de défendre l'indéfendable mais d'analyser le fond de son discours.

Attentif au propos du Président national de l'UDPS et candidat de la majorité des Congolaises et des Congolais, je relève le triptyque suivant: Démocratie, Pouvoir, Peuple. En démocratie, le pouvoir revient au peuple. Lorsque le peuple accorde sa confiance à l'une de ses filles ou à l'un de ses fils, ce dernier acquiert la légitimité. C'est donc le lien organique entre le peuple et un/e prétendant/e qui confère la légitimité.


La substance du discours d'Etienne Tshisekedi n'est pas institutionnelle mais de légitimité. Nous ne sommes pas dans le domaine du droit strictement institutionnel mais dans
un contexte politique particulier. Les réactions qui visent à trouver de la sénilité ou autres noms d'oiseaux dans l'intervention du combattant Tshisekedi manquent leur objet. Faut-il rappeler que le même Tshisekedi a plusieurs fois eu la possibilité de s'autoproclamer Président de la République? Légaliste et homme de droit, il ne l'a jamais fait, chose qui lui est du reste reprochée par certains Congolais. « Si Tshisekedi avait pris le pouvoir à un Mobutu affaibli, nous n'en serions pas là aujourd'hui », se plaisent à dire avec amertume certains de
nos compatriotes.

 

La question de la légitimité

Nous sommes ici face à une question cruciale, celle de la notion de la légitimité. Pour le grand nombre, la légitimité est une affaire d'élection et donc institutionnelle. En effet,
l'élection confère de la légitimité à celui qui est choisi par le peuple. En l'occurrence, « Joseph Kabila » peut se prévaloir de la légitimité institutionnelle, puisqu'il dit avoir été élu en 2006 à la magistrature suprême. La validité de cette élection semble contestée par beaucoup de Congolais, puisqu'entachée d'irrégularités graves. On se souviendra de la fameuse phrase de Jean-Pierre Bemba: « J'ai accepté l'inacceptable. » Mais, passons.

Or, à en croire Amin Maalouf dans son ouvrage le dérèglement du monde, « la légitimité, c'est ce qui permet aux peuples et aux individus d'accepter, sans contrainte excessive, l'autorité d'une institution, personnifiée par des hommes et considérée comme porteuse de valeurs partagées ». Si nous appliquons cette définition au pouvoir de Kinshasa, nous nous apercevons très vite qu'il y a des failles. Nous avons depuis fort longtemps dépassé le stade de la contrainte pour basculer dans la violence politique avant comme pendant la période électorale. Nous sommes en présence d'un pouvoir assassin qui pourtant se réclame de la légitimité du vote du peuple qu'il est censé protéger. En ce qui concerne les valeurs, il y a une grande déconnexion du peuple par rapport au pouvoir de « Joseph Kabila ». Même honni, jamais Mobutu n'a connu pareille déjection. Lorsque celui qui dit représenter l'autorité de l'Etat est vomi non pas par quelques centaines ou quelques milliers de citoyens seulement, mais par des millions de Congolais qui, s'agissant de « Kabila », scandent: « Zongisa ye na Rwanda! » (renvoie-le au Rwanda) , pour les partisans des bidimbu, c'est là plus qu'un signe qui ne trompe pas. Un chef averti se retirerait avec sagesse, mais le tyran se fourvoie toujours, car il est souvent le dernier à croire jusqu'au dernier moment au soutien du peuple et à sa bonne étoile. Et les courtisans ne l'aident jamais à prendre la seule décision intelligente qui vaille la peine. Nimbé de sa légitimité issue des urnes, un tyran ne voit pas que « la légitimité (quand bien même elle est authentique) n'est immuable qu'en apparence; que ce soit celle d'un homme, d'une dynastie, d'une révolution ou d'un mouvement national, il arrive un moment où elle n'opère plus. C'est alors qu'un pouvoir remplace l'autre, et qu'une légitimité neuve se substitue à celle qui s'était déconsidérée », dixit A. Maalouf.

Mais n'oublions pas que l'actuel chef de l'Etat est arrivé au pouvoir en janvier 2001 après un coup d'Etat sanglant. Son pouvoir a pour socle l'assassinat d'un homme: Laurent-Désiré Kabila. Se réclamant de sa filiation, « Joseph Kabila » est devenu président de la République en s'appuyant sur une légitimité généalogique dans un pays non-monarchique. Ce qui est tout de même curieux pour tout observateur objectif.


La légitimité patriotique ou combattante

Dans une situation de chaos et de crise grave, en dehors de la légitimité institutionnelle et généalogique, il y a la légitimité dite patriotique ou combattante. Lorsqu'un pays est dévasté, que sa souveraineté est bafouée, que son peuple est humilié, que sa sécurité est mise à mal, que ses richesses sont spoliées, qu'il est par terre, est légitime aux yeux de ceux qui souffrent celui qui dirige le combat contre leurs ennemis. Ce fut le cas du général de Gaulle en France en 1940, quand depuis Londres il avait parlé au nom de la France, sans avoir été élu auparavant, ni avoir détenu le pouvoir effectif, mais parce qu'il portait les aspirations de son peuple et portait le fer contre l'occupant. Les courtisans du maréchal Pétain ne se privèrent pas de le tourner en ridicule. L'histoire nous dit la suite.

De même après la Première Guerre mondiale, la Turquie fut humiliée mais Kemal Pacha dit Atatürk prit les armes et chassa toutes les troupes étrangères du territoire national. Il fit entrer la Turquie dans la modernité en séparant la religion de l'Etat, en instaurant la laïcité et en passant de l'alphabet arabe à l'alphabet latin, en intimant l'ordre aux hommes de se raser et aux femmes d'ôter le voile. Le Père de la Turquie moderne n'avait pas était élu mais en ayant restitué au peuple sa dignité et sa fierté, il lui a fait accepter en très peu de temps des changements que beaucoup d'autres pays musulmans ne peuvent opérer même en un siècle.

La République Démocratique du Congo se trouve dans une situation analogue avec les différences qu'imposent le décalage de l'espace et du temps. La question de notre dignité est posée et elle hante tous les Congolais conscients – dont Tshisekedi - de la situation particulièrement catastrophique que vit le Congo sous le règne de « Joseph Kabila ».

Comment recouvrer notre fierté nationale bafouée?

« Depuis aujourd'hui, dit Tshisekedi dans son intervention, c'est le Peuple qui a le pouvoir. C'est le peuple qui donne le pouvoir à celui en qui il se reconnaît, à celui en qui il a confiance, à celui qui se bat pour ses intérêts vitaux. Moi, Tshisekedi, j'ai la confiance de mon peuple ». Et Tshisekedi ne se départit pas de cette circularité Peuple, Pouvoir, Tshisekedi. La conscience qu'a aujourd'hui Tshisekedi ou pour mieux le dire, l'affirmation venue du fond de sa conviction la plus profonde est la conscience qu'il détient le pouvoir. Ce n'est pas une autoproclamation comme ce fut le cas d'un Mobutu en 1965, d'un Laurent-Désiré Kabila en 1997 ou encore moins d'un « Joseph Kabila » en 2001, mais d'une union organique, d'un lien incontestable entre lui-même et le peuple humilié de notre chère patrie. En témoignent la nouvelle approche de l'Occident en ce qui concerne la situation actuelle du Congo et son changement d'attitude envers le combattant de longue date Etienne Tshisekedi qu'il a longtemps feint ignorer. « Si son peuple le veut, nous ne pouvons rien faire d'autre », semble aujourd'hui dire ceux que l'on nomme les décideurs. C'est cela sa légitimité, une légitimité patriotique, combattante. Voilà la nouvelle donne dont il faut tenir compte. Alors, si presque tout le monde le sait au Congo comme ailleurs, comment Etienne Tshisekedi ferait-il pour être le seul à l'ignorer?