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jeudi avril 02, 2020
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Reprendre cette histoire dans ses grandes lignes peut paraître ennuyeux et même inutile. Néanmoins, ce travail voudrait moins chercher à indiquer des boucs émissaires de notre misère anthropologique qu’ à  jeter un peu de lumière sur les questions essentielles dont le traitement  a coûté la vie à certains de nos héros, sur le mode opératoire des acteurs pléniers de notre commune histoire, sur leur capacité de travailler, pendant plus de cinq décennies sur les mêmes questions, en recourant à ce même mode opératoire. Reprendre cette histoire peut nous inciter à nous questionner  sur les véritables leçons que nous en avons tirées collectivement pour sa réécriture responsable. Mais aussi sur notre capacité collective d’apprendre de nos échecs et de nos défaites.

Plus de cinq décennies après l’assassinat de Patrice-Emery Lumumba, le 17 janvier 1961, notre pays peine à décoller comme plusieurs d’entre nous l’auraient souhaité. Il n’est pas rare que  « l’immaturité » de notre héros national, Patrice-Emery Lumumba, soit évoquée parmi « les péchés capitaux »  retardant le développement intégral de notre pays jusqu’à ce jour. Les protagonistes de la thèse de « l’immaturité politique » de notre héros national s’en prennent, pour la plupart, à son discours du 30 juin 1960. Ils font comme si l’engagement politique de Lumumba dans le camp de patriotes, de nationalistes et de panafricanistes datait de ce jour où notre pays a accédé à son indépendance formelle.

Souvent, le cadre idéologue mondial où les Frantz Fanon, les Nkrumah,  les Gamal Abdel Nasser, les Sékou Touré, etc. évoluaient n’est pas pris en compte. La propension  pour « les actions concrètes » a conduit plusieurs d’entre nous à mépriser le thème de la fécondation réciproque entre la théorie et la pratique. Plusieurs d’entre eux soutiennent que Lumumba a été beaucoup plus un théoricien qu’un pragmatique, en ignorant le poids de la théorie nationaliste et panafricaine au moment où le capitalisme montant se voulait triomphant. Et puis, le fait que Lumumba ait été engagé dans  l’action syndicale est de plus en plus ignoré par ses détracteurs oubliant que ce digne fils du Congo était en avance par rapport à son temps…

 

Théoriquement, Lumumba avait réussi à pointer du doigt le véritable ennemi de la lutte d’émancipation pour notre pays et pour les populations africaines : l’impérialisme porté par l’économie politique capitaliste. Il avait réussi à identifier son modus operandi : « Diviser pour régner. » Il avait indiqué sa visée dans les guerres de conquêtes : la terre (des autres) et ce dont elle regorge.

Lumumba a, tant soit peu, réussi à mettre en pratique son savoir (rassembleur) en créant des alliances permettant à son parti de remporter les élections de 1960.

Citons à titre d’exemple deux textes témoignant de ce savoir :

« Plus nous serons unis, mieux nous résisterons à l’oppression, à la corruption et aux manœuvres  de division auxquelles se livrent les spécialistes de la politique du « diviser pour régner » ».  En homme averti, Lumumba disait : « Ces divisions, sur lesquelles se sont toujours appuyées les puissances coloniales pour mieux asseoir leur domination, ont largement contribué – et elles contribueront encore- au suicide de l’Afrique. » (« Africains, levons-nous ! » Discours de Patrice Lumumba, prononcé à Ibadan (Nigeria),  22 mars 1959, Editions Points, 2010, p. 10 )

Dans ce même discours, Lumumba aborde la question de la terre africaine. « Le Créateur, dit-il, nous a donné cette portion de la terre qu’est le continent africain ; elle nous appartient et nous en sommes les seuls maîtres. C’est notre droit de faire de ce continent un continent de la justice, du droit et de la paix. » L’un des crimes majeurs de Lumumba est là : oser affirmer que les Africains sont les maîtres de leur terre. Or, la division géographique de cette terre à la Conférence  de Berlin avait conduit à la partager entre plusieurs « propriétaires occidentaux » qui ne l’ont pas quittée joyeusement après que le vent des indépendances ait balayé l’Afrique.

Le savoir de Lumumba et son usage  convainquant de la Parole en ont fait « un élément dangereux » dans un contexte où tous les porteurs des idéologies contraires à celle du capitalisme étaient des candidats à la mort. Ils commençaient par être qualifiés de « communistes » -aujourd’hui, ils seraient qualifiés de terroristes- avant qu’ils puissent être mis hors d’état d’agir.  Pourquoi ont-ils été associés aux communistes et  pourquoi le communisme faisaient-ils peur aux impérialistes capitalistes ?

« Lorsqu’en 1917, les nouvelles de la révolution russe parviennent de l’autre côté de l’Atlantique, l’opinion publique américaine se polarise. Assez naturellement, les élites politiques et socio-économiques, c’est-à-dire ceux qui profitaient du système capitaliste, rejetèrent de toutes leurs forces un mouvement qui proclamait son ambition de renverser le capitalisme, non seulement en Russie mais dans le monde entier. D’autre part, parmi les classes sociales américaines inférieures et moyennes, un enthousiasme considérable se manifesta pour un mouvement révolutionnaire qui proclamait son intention de remplacer le système capitaliste par une alternative basée sur l’égalité sociale et économique. » (J. R. PAWELS, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la deuxième guerre mondiale, Aden, 2005, p.51-52)

Aux USA, « des pacifistes, des intellectuels et d’autres représentants des classes moyennes réagirent également positivement à l’annonce de la révolution communiste en Russie. » (Ibidem, p. 52)  Jacques R. Pauwels écrit bien « à l’annonce » et non à la mise en pratique de la révolution communiste. La lutte idéologique est première. Elle va durer pendant longtemps.

 

Et « les « Rouges » (…) constituaient une véritable épine dans le pied du gouvernement et de l’estabilishment américains qui  détestaient le bolchevisme et craignaient que celui-ci en suscite en Amérique un mouvement révolutionnaire similaire ou, pour le moins, une demande de changements radicaux. (Une même crainte obsédait également l’élite au pouvoir des pays européens. » (Ibidem)

Tel est le contexte dans lequel s’engage la chasse aux communistes réels ou imaginaires. Elle est portée par la presse américaine et européenne dominante.

Un américain, James R. Millat témoigne que « si l’Union soviétique était considérée comme une menace, il s’agissait d’une menace idéologique. On avait peur que les travailleurs, et surtout les chômeurs, ne perçoivent la Russie bolchevique comme une alternative préférable au capitalisme. » (Ibidem, p.56)  La deuxième guerre mondiale  a contribué à l’affaiblissement de la Russie mais aussi à celui de ses adversaires et leurs alliés auxquels les USA livraient le matériel de guerre à crédit. « Quelques dirigeants alliés de l’époque, comme Camille Gutt, le ministre des Finances du gouvernement belge en exil, comprirent que le but du pré-bail était de permettre aux Etats-Unis, dans l’après guerre, d’imposer aux autres pays les conditions commerciales et économiques de leurs relations bilatérales, et qu’il en résulterait une dépendance grandissante vis-à-vis de l’Amérique. Dès lors, il était sage d’utiliser avec parcimonie les crédits octroyés par le pré-bail. Les Belges bénéficiaient de l’avantage de pouvoir financer leurs achats aux Etats-Unis par les importantes ressources minérales de leur colonie du Congo, tels le cuivre, le cobalt et, surtout, l’uranium qui sera utilisé par les Américaines pour constituer leur bombe atomique. » (Ibidem, p.75-76)

La deuxième guerre mondiale a permis aux élites socio-économiques et politiques américaines de développer leur commerce extérieur en suivant les normes capitalistes (du profit maximal en exploitant le travail ouvrier) et de sortir de la grande dépression de 1929 en  soumettant plusieurs pays européens (et cela jusqu’à ce jour). Le prix à payer pour l’expansion du capitalisme : la chasse aux communistes réels ou imaginaires dans les pays où ils pouvaient devenir « un mauvais exemple » et faire tache d’huile.

Lumumba assassiné le 17 janvier 1961, Mobutu est choisi par « ses parrains » pour prendre la relève jusqu’au moment où la maladie convainc ces derniers qu’il était devenu « une créateur de l’histoire ».

Quand à la chute du mur de Berlin en 1989, les USA cherchent à se débarrasser d’un Mobutu malade en recréant des alliances dans l’Afrique des Grands-Lacs, ils s’en prennent aussi aux intérêts des Français et des Belges dans cette partie du monde ayant  contribué à la montée de leur puissance militaire et  de leur pouvoir économique. Mobutu donne l’impression d’avoir obtempéré au discours de François Mitterrand tenu à la Baule  ; discours au cours duquel il liait l’aide au développement  à l’ouverture démocratique. Même si les pressions internes ont aussi beaucoup joué pour le pousser à l’ouverture « démocratique »…

Diminuer l’influence belgo-française en Afrique centrale et/ou soumettre la Belgique et la France à l’orientation géopolitique et géostratégique des USA dans la sous-région des Grands-Lacs a été  et est encore l’un des enjeux majeurs de la guerre de prédation que notre pays connaît jusqu’à ce jour. (Quand nous parlons de la Belgique et de la France , nous n’impliquons pas le commun de mortels de ces pays. Nous faisons allusion « la classe supérieure » , le 1% de ces pays travaillant en réseau avec les multinationales , avec certains lobbies  et avec  les tyrans des pays de l’Afrique des Grands-Lacs ; avec l’appui des médias dominants.)

Sans refaire toute cette histoire, soulignons que Museveni et Kagame ont joué un grand rôle dans cette réorientation géopolitique et géostratégique de l’impérialisme américain sur fond des normes néolibérales. Ils ont instrumentalisé Laurent-Désiré Kabila et se sont débarrassés de lui quand il a repris certains thèmes chers à Lumumba  dont celui de  l’invitation lancée aux Congolais pour qu’ils puissent être « maîtres chez  nous, là ». Au mois de mars 2012, à Bruxelles, un ex-secrétaire général du FPR, le Dr Théogène Rudasingwa, a soutenu, lors d’une conférence, que la mort de Laurent-Désiré Kabila a été orchestrée par Paul Kagame.

 

L’ouverture du Congo au marché néolibéral garantie par Joseph Kabila aux dépens des populations congolaises lui évite, pour un certain temps, les ennuis. Mais qui dit ouverture au néolibéralisme dit aussi violence et viol des droits humains  et des libertés fondamentales des citoyens. Les différents rapports des experts de l’ONU sont suffisamment clairs sur ce point. Cette violence et ce viol permanents (des droits humains et des libertés fondamentales) ont poussé nos populations à exprimer leur désir de changement  aux cours des élections de novembre er décembre 2011. Le mouvement porté par ce changement a été brisé  par  un coup d’Etat électoral et administratif à l’issue desdites élections.

N’étant pas satisfait de ce coup d’Etat, Paul Kagame et ses escadrons de la mort ont  soutenu six mouvements rebelles à l’Est de notre pays. L’addendum du rapport des experts de l’ONU étalant cette outrecuidance a failli être bloqué par un membre influent du Conseil de sécurité de l’ONU : les USA.

 

Reprendre cette histoire dans ses grandes lignes peut paraître ennuyeux et même inutile. Néanmoins, ce travail cherche à  jeter un peu de lumière sur les questions essentielles dont le traitement  a coûté la vie à certains de nos héros, sur le mode opératoire des acteurs pléniers de notre commune histoire, sur leur capacité de travailler sur les mêmes questions, pendant plus de cinq décennies, en recourant à ce même mode opératoire. Il consiste entre autres en ceci : avoir des objectifs économiques à atteindre sur fond d’une idéologie capitaliste (sauvage) et/ou néolibérale ; les poursuivre en s’accaparant des terres d’autrui par la violence et la guerre  tout en qualifiant « les intellectuels subversifs » les défendant de « communistes » ou de « terroristes » ; diviser les populations habitant ces terres en créant en leur sein des nègres de service capables d’un ensauvagement sans borne;  quand ceux-ci ne servent plus à grand-chose, s’en débarrasser et en susciter d’autres. Et être toujours capables, à travers les médias dominants, de soutenir que tout cela se fait au nom de « la démocratie » et « des droits de l’homme ». Reprendre cette histoire peut nous  questionner  sur les véritables leçons que nous en avons tirées collectivement pour la réécrire. (A suivre)