Il y a une certaine lecture de la géopolitique de l’Afrique centrale qui demande d’être revue et corrigée. Elle part du Congo et de sa position au cœur de l’Afrique pour affirmer le rôle qu’il a joué pendant la guerre froide. Elle consiste à soutenir que depuis la mort de Lumumba et le coup d’Etat de Mobutu, ce dernier a, officiellement, gardé cette partie de notre continent de sombrer dans le communisme (pendant toute la durée de la guerre froide).

 

 

 

 


Rompre avec la géopolitique par la guerre froide

 

Cette approche de la géopolitique de l’Afrique centrale par la guerre froide a le désavantage de passer à côté du rôle que la guerre, froide, tiède ou chaude joue dans la lutte que « les grandes puissances » se livrent depuis la nuit des temps pour exercer la domination économique les unes sur les autres. Dans cette lutte, la guerre et même les principes démocratiques peuvent être instrumentalisés. Il est donc important de savoir « que les trois grands blocs (Etats-Unis, Europe, Japon)[1] mènent la guerre chaude, froide ou tiède, contre les peuples du tiers-monde. Mais ils font aussi la guerre entre eux pour savoir qui va dominer le monde et ses richesses. La guerre économique bien sûr. Mais aussi la guerre politique et, dans certaines conditions, militaire. Quand le rapport de forces change entre les grandes puissances, quand une superpuissance veut en remplacer une autre, ou simplement la priver de l’accès à certaines matières stratégiques, cela se règle aussi par la violence. Soit directement, soit indirectement, par l’intermédiaire d’Etats ou de mouvements contrôlés. La guerre est le moyen fondamental pour repartager les richesses du monde, c’est-à-dire les sources de profits. »[2] Dans ce recours à la guerre comme moyen d’appropriation des richesses, les Acteurs majeurs (les grandes puissances et les multi ou les transnationales) nouent et renouent des alliances avec les acteurs apparents (Etats, chefs d’Etats ou mouvements) qui demeurent interchangeables  tant qu’ils acceptent (ou sont forcés) de jouer le rôle de sous-traitants ou d’élites compradores.  Mobutu et le Zaïre ont joué ce rôle des années 60 jusqu’aux années 89 en Afrique centrale. A partir des années 86, après le coup d’Etat contre Milton Obote, Museveni et Kagame ont pris le relai. Une parenthèse. Après la révolution hutu au Rwanda en 59, un groupe de  tutsi est allé en exil en Ouganda. Les enfants qui en sont issus (Kagame, Kabarebe) ont préparé leurs retours au pays (et au pouvoir) en créant des alliances avec les Américains et les Britanniques.

Et quand les créateurs de Mobutu (de la fameuse troïka composée des Etats-Unis, de la Belgique et de la France) le déclarent créature de l’histoire, certains d’entre eux (les USA) ont déjà d’autres alliés (Kagame et Museveni). Avec eux, ils décident de chasser Obote, Habyarimana et Mobutu pour faire main basse sur les richesses de l’Afrique centrale et la contrôler sans partage. Ils veulent aussi mettre fin à l’influence francophone dans cette partie de notre continent. Telle est l’une des origines géopolitiques de la guerre de l’AFDL qui dure jusqu’à ce jour. Une autre, c’est le désengorgement du Rwanda, un petit pays surpeuplé (300h/km2) dont l’actuelle respectabilité est liée à l’usage des richesses pillées chez nous[3].

L’un de nos voisins du Sud, l’Angola, a tiré son épingle du jeu en offrant son pétrole contre l’élimination de Jonas Savimbi. A l’Ouest, le petit Congo semble être la chasse-gardée des Français (par Bolloré interposé). Il en va de même de notre voisin du Nord, la République centrafricaine. (Rappelons que notre pays partage ses frontières avec l’enclave de Cabinda (Angola) et la République du Congo à l’ouest, la République centrafricaine et le Soudan au nord, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie à l’est, la Zambie et l’Angola au sud.)

La Tanzanie et la Zambie sont dans le  giron des Britanniques. Le Soudant rebelle donne des sueurs froides aux Britanniques et aux Américains. Le Rwanda vient de rejoindre la Zambie et la Tanzanie comme membre du Commonwealth.

Disons que notre pays se retrouve « comprimé » par des voisins dépendant de la France et des anglo-saxons et servant leurs intérêts économiques prioritairement au travers des multi et  transnationales.

 

Deux questions d’actualité que pose cette géopolitique

 

Le choix de nouveaux alliés par les anglo-saxons et le recours à la guerre comme moyen d’appropriation des richesses de l’Afrique Centrale en générale et du Congo en particulier soulève la question de la protection et de la promotion aux hautes fonctions étatiques des criminels économiques et de guerre ayant violé le droit humanitaire. Si la TPIR institué par le Conseil de sécurité de l’ONU a jugé et condamné les Hutu impliqués dans la guerre civile des années 1990 au Rwanda, il n’a pas pu obtenir des gouvernants Rwandais que les membres du FPR ayant commis des crimes imprescriptibles subissent la rigueur de la loi. Des pressions ont été exercées sur Carla Del Ponte, ex-procureure du TPIR pour qu’elle renonce à ses enquêtes sur ces crimes du FPR. Bush a influencé Kagame pour qu’il ne puisse pas signer les statuts instituant la CPI après qu’il ait rejeté la signature de son prédécesseur, Bill Clinton. Les livres de Carla Del Ponte et de Florence Hartmann sont suffisamment clairs sur cette question.[4]

Donc, depuis la guerre du FPR et de l’AFDL, l’impunité a été institutionnalisée pour les alliés de haut rang des anglo-saxons.

Une deuxième question d’actualité que pose cette géopolitique est celle de l’impunité dont jouissent les multi et les transnationales qui pillent et arment les criminels en Afrique Centrale. Elles ne répondent, jusque-là à aucune juridiction nationale ou internationale. Au contraire, celles qui sont côté en bourse à Toronto utilisent le Canada comme « paradis juridique ». Le livre de Delphine Abadie et ses collègues intitulé Noir Canada étudie abondamment cette question.

 

Que faire ?

 

Cinquante ans après note indépendance formelle, il est de notre devoir de nous mettre d’accord sur un ensemble de propositions à transformer en actions évaluables à court, moyen et long terme au sein d’un grand Mouvement Populaire fédérant toutes les forces de changement dont notre pays a besoin pour sa refondation.  Nous en avançons quatre. Elles peuvent être revues, corrigées et/ou complétées.

Primo, maîtriser cette géopolitique et les questions d’actualité qu’elle pose. Partager cela avec nos masses populaires.

Secundo, mener un lobbying juridique pour que les pays voisins (et leurs dépendants ou collabos Congolais) entretenant des réseaux de criminels de guerre et économiques soient déférés devant les cours et tribunaux internationaux. Que la recherche de la réconciliation et de la paix entre les pays de l’Afrique Centrale n’exclut pas le recours à la justice..

Tertio, mener un lobbying politique qui permette aux pays de l’Afrique centrale d’être dirigés par leurs dignes filles et fils nationalistes et humanistes, capables d’engager  cette sous-région de notre continent dans des actions suivies d’intégration politique, économique et sociale. (L’action menée en ce sens par Kadhafi et Hugo Chavez mérite d’être encouragée.)

Quarto, un travail en synergie au niveau des intelligences et des pratiques citoyennes doit être abattu urgemment et sur le temps, entre le Nord et le Sud, entre le Sud et le Sud, entre la diaspora congolaise et les forces du changement vivant au pays. Nous faisons face à une question importante de rapport de forces. Tant qu’il ne nous sera pas favorable, nous ferons du sur place.

 

J.-P. Mbelu[]

 


[1] Nous pouvons ajouter la Chine et l’Inde à cette liste..

[2] M. COLLON, Bush le cyclone, Bruxelles, Oser dire, 2005, p.20-21.

[3] Lire B. TUNGA DIA LUTETE, La crise des Grands Lacs. Analyse et pistes de règlement, Paris, L’Harmattan, 2010.

[4] C. DEL PONTE et C. SUDETIC, La traque, les criminels et moi. Madame la Procureure accuse, traduit de l’anglais par Isabelle Taudière, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2009. F. HARTMANN, Paix et châtiment. Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales, Paris, Flammarion, 2007. Le livre de Charles Onana intitulé Ces tueurs tutsi. Au cœur de la tragédie congolaise, Paris, Duboiris, 2009, jette aussi suffisamment de lumière sur la question évoquée.