Tribune Libre
mercredi octobre 24, 2018
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Monsieur le Président de l'Eglise du Christ au Congo,

Pasteur André Bokundoa-Bo-Libake,

Cher Confrère,

 

Votre élection à la tête de la fédération des églises protestantes de la République Démocratique du Congo le 19 août 2017 a été saluée par beaucoup de fidèles de la République Démocratique du Congo tant protestants que catholiques. Les témoignages sur internet sont éloquents à ce sujet.

 

On peut s'interroger sur la principale raison de cet enthousiasme. Faut-il le rappeler que notre pays est plongé dans une spirale de brutalité depuis plus de 50 ans à cause des dictatures successives, de la négation de l'humain en tant que sujet de droit et icône de Dieu, fait à son image et à sa ressemblance. Il se trouve malheureusement que la hiérarchie protestante du Congo s'est caractérisée par une complicité coupable avec tous les régimes qui oppriment notre peuple. Or, et il convient de le souligner ici, l'église protestante de la République Démocratique du Congo est la plus importante numériquement de tous les pays francophones du monde ! C'est dire que celle-ci aurait représenté une chance inouïe pour le peuple congolais.

 

Comme vous le savez, il n'est pas dans l'essence du protestantisme d'être le diacre des pouvoirs abusifs. En Europe comme en Amérique du nord, la doctrine économique et sociale du protestantisme ainsi que la liberté individuelle, c'est-à-dire de l'initiative privée, sont à la base de l'émergence des Etats démocratiques et de l'essor industriel qui ont engendré des nations prospères dans ces deux parties du monde. L'éthique de la responsabilité personnelle a tellement déteint sur ces sociétés que même les fautes les plus bénignes qui peuvent être excusées ailleurs obligent les dirigeants à venir faire amende honorable devant leurs peuples quel que soit leur rang à défaut de démissionner de leur mandat.

 

Notre pays, la RDC, vit une terrible tragédie depuis 20 ans, qualifiée par bon nombre d'observateurs comme le drame le plus terrifiant depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans un rapport public de 2008, M. George Rupp, Président de l'International Rescue Committee relève que la RDC a perdu en vies humaines l'équivalent de toute la population du Danemark. Une véritable hécatombe. Malgré cette triste réalité, cela n'a jamais empêché le Président sortant de l'Eglise du Christ au Congo de siéger au Sénat et de soutenir la fraude électorale pourtant dénoncée par la hiérarchie catholique. Pourtant celle-ci s'appuyait sur la foi des documents de la trentaine de milliers d'observateurs formée par elle et présente dans les bureaux de vote. Cette collusion avec le pouvoir n'est hélas pas un fait nouveau puisque l'Evêque Bokeleale, prédécesseur de celui auquel vous succédez, marchait la main dans la main avec la dictature du Président Mobutu Sese Seko que le Cardinal Joseph Albert Malula dénonçait en son temps. Cette regrettable tradition nous fait honte en tant que protestants et il faut y mettre fin. Car, comme dit l'adage, errare humanum est, perseverare autem diabolicum.

 

Aujourd'hui, la grave crise que traverse la République Démocratique du Congo nous place devant nos responsabilités et nous accule vers un choix. Pasteur baptiste comme vous, Martin Luther King dit: « Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui ». Le Comité Laïc de Coordination, soutenu par l'Eglise Catholique du Congo et l'ensemble du peuple congolais a supplanté toutes les forces résistantes de notre pays contre la dictature et les forces de la mort. Il redonne espoir à ce peuple qui n'en peut plus de subir toutes sortes d'humiliations. Il l'a redressé et marche avec lui pour qu'il prenne son destin en main et s'assume en tant que peuple libre et souverain. Le 31 décembre 2017 restera un jour marquant pour notre nation, car marqué par le relèvement de notre peuple pour la reconquête de sa dignité bafouée. Il y a eu des morts et des blessés, fruit de la barbarie d'un pouvoir dont les animateurs sont qualifiés, à juste titre par le courageux, emblématique et charismatique Cardinal Laurent Monsengwo Pasinya, de médiocres. Ces paroles du prélat bien aimé ne peuvent choquer que ceux qui ont fait le choix de ne regarder la réalité du Congo que par la lorgnette de leur égoïsme, gâtés qu'ils sont par un pouvoir mensonger, prédateur et assassin. Et pourtant, Martin Luther King parlait de la même manière avec d'autres mots: « Une nation qui produit de jour en jour des hommes stupides achète à crédit sa propre mort spirituelle ». Je dirais: « sa propre mort tout court ». Le silence criant de l'Eglise du Christ au Congo nous indigne, nous inquiète et nous interroge.

 

Le but de mon interpellation est de vous inviter, Monsieur le Président et Cher Confrère, de prendre votre bâton de berger, de conduire les protestants hésitants pour rejoindre l'Eglise Catholique du Congo et nous, protestants ayant déjà rejoint le mouvement de libération, pour ne pas être hors de l'histoire qui s'écrit en ce moment. C'est au nom de beaucoup de protestants fidèles et conducteurs craignant des représailles du pouvoir ou de la hiérarchie de leurs églises respectives que je vous écris. « Faites le premier pas sur le chemin de la foi. Vous n'avez pas à le parcourir entièrement, juste à faire le premier pas », dixit M. L. King. Oui, posons la première pierre sur le chemin de la liberté. Les générations futures parachèveront l'oeuvre d'émancipation que nous commençons aujourd'hui. Nous sommes à la suite de Kasa-Vubu, Lumumba, Bolikango, Kashamura et autres qui se sont battus pour l'indépendance. Nous poursuivons l'oeuvre de Tshisekedi, Makanda, Bengamine et autres qui se sont battus pour la démocratie. Battons-nous pour la restauration de l'honneur de notre peuple et l'avènement d'un Etat de droit au Congo. Que tous les protestants et les Congolais qui auraient voulu écrire ce texte avec moi s'en emparent et en fassent notre texte commun pour que le potentiel que représente le protestantisme congolais manifeste sa vivacité et se mette du côté du peuple congolais opprimé.

 

Monsieur le Président, Cher Confrère, j'espère qu'en ces heures décisives pour notre nation, vous entendrez cette voix qui n'est pas seulement la mienne pour que l'Eglise du Christ au Congo se rachète de ses égarements du passé et se manifeste comme l'Eglise Catholique du Congo en tant que conscience morale du pouvoir civil. Dieu n'a pas d'autres mains que les nôtres pour venir au secours de notre peuple meurtri.

 

Daignez accepter, Monsieur le Président, Cher Confrère, mes salutations respectueuses et fraternelles en Christ.

 

Lausanne le 14 janvier 2017

Roger Buangi Puati,

Théologien et pasteur de l'Eglise Réformée, Lausanne, Suisse.