Cher Monsieur Vanhoove,

 

J’apprécie votre analyse, et si j’écris ce n’est nullement pour entrer dans le jeu d’invective dirigé vers des personnes individuelles. Je vous rejoins complètement et aimerais aller plus loin.

 

Mon propos se veut d’embrasser la réalité congolaise par le biais de son histoire lointaine et immédiate. Regarder la situation de la RD-Congo par la seule lorgnette du présent est une faute grave. Et beaucoup de mes compatriotes tombent dans cette méprise. La crise du Congo, mon pays, puise sa substance dans une histoire qui ne doit en aucun cas être occultée sous peine de retomber dans les ornières du passé.

Aujourd’hui, il est clairement établi que celui qui se fait appeler « Joseph Kabila Kabange » est un imposteur doublé d’un incompétent. Sujet rwandais, il a servi dans l’Armée Patriotique Rwandaise dans la conquête du pouvoir à Kigali par le Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame. Venu dans les bagages de Laurent-Désiré Kabila, dont les circonstances de la mort restent inexpliquées jusqu’à ce jour, il s’est hissé à la tête d’un pays qui n’est pas le sien, grâce à des complicités extérieures d’abord et à des collaborations intérieures ensuite. En tant que Congolais, lutter pour le départ de « Joseph Kabila Kabange » du pouvoir est non seulement un devoir patriotique, mais une question de fierté nationale. Car la fonction de Chef de l’Etat, dans quelque pays que l’on se rende, exige la transparence la plus totale sur la biographie de la personne qui incarne cette illustre fonction. Toute négligence en cette matière est fatale pour une nation, et c’est le cas du Congo aujourd’hui.

 

Ceci étant dit, nous avons souvent exploré les causes externes de la situation du Congo et nous ne nous sommes pas privés de désigner les responsables étrangers de nos malheurs, en reculant à des siècles d’histoire : Léopold II, le Royaume de Belgique, les Etats-Unis d’Amérique etc…. Moi-même, je l’ai fait. La dernière fois c’était mon billet intitulé Réponse d’un Congolais à Madame Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat des Etats-Unis d’Amérique. C’est notre devoir de le faire, c’est notre droit de le rappeler, car notre survie en tant que nation en dépend. Seulement, je suis catastrophé lorsque j’observe la complaisance voire la cécité qui frappe mes compatriotes, dès lors qu’il s’agit d’analyser sérieusement les causes endogènes de nos malheurs. Beaucoup ne sont même plus capables d’examiner l’histoire de notre pays avant 1997. Est-ce par paresse intellectuelle, par amour-propre, par appartenance tribale ou ethnique ou par simple calcul personnel ? Cette obligeance et ce manque de sincérité à l’égard de nous-mêmes constituent notre pire ennemi. Ce n’est pas l’étranger qui plombera notre avenir, c’est ce manque de froideur dans la reconnaissance complète, sincère et conséquente de nos irresponsabilités et notre inconscience qui compromettront demain les espoirs que nous portons tous de construire un Congo nouveau.

 

Froidement, voici les causes internes, c’est-à-dire la part congolaise dans la situation présente de notre pays : dès 1960, des compatriotes ont cédé aux sirènes des parrains étrangers qui leur promettaient protection, richesse et gloire pour imposer deux sécessions au Congo nouvellement indépendant. L’argent qu’ils ont laissé à l’étranger sous des noms d’Etats qui n’existent plus est juridiquement irrécupérable. Mais là n’est pas l’essentiel. Ces trahisons ont donné un signal fort aux étrangers que le Congolais est un être égoïste, facilement corruptible et prêt à sacrifier l’intérêt national au profit de son bien-être personnel. Et c’est ce filon qui, de cesse, est utilisé depuis lors par les puissances extérieures pour casser les ressorts de notre élan commun vers un développement intégral. Des noms ? Tshombé, Kalondji, Mobutu, Laurent-Désiré Kabila. Notre mal se situe à cet endroit : les nôtres acceptent de se faire acheter et se désolidarisent du reste du peuple pour nourrir leur ventre. Laurent-Désiré Kabila qui a « engendré » « Joseph Kabila Kabange » n’est donc pas une génération spontanée. Il est héritier d’une théorie de trahisons dont notre élite s’est faite championne. Aussi, les conséquences terribles du kabilisme trouvent leurs racines nourricières dans le mobutisme. Vouloir faire le procès du kabilisme en épargnant le mobutisme sous le fallacieux argument d’une macabre comptabilité de victimes congolaises c’est renvoyer aux calendes grecques le vrai diagnostic dont le malade Congo a tant besoin pour être soigné et guéri. Convoquer Mobutu dans l’analyse de ce que vit le peuple congolais aujourd’hui n’est pas « tirer sur le corbillard », comme j’ai pu le lire quelque part. La mort du dictateur ne peut prétendre avoir le pouvoir d’effacer l’histoire de son système politique et ses conséquences dévastatrices sur la situation actuelle que traverse notre pays. De même que les conséquences des pouvoirs léopoldien et belge ont leur part pesante dans les souffrances des Congolais. L’histoire du mobutisme n’est pas l’exclusivité de Mobutu, encore moins de ceux qui se réclament de son idéologie. Le fait Mobutu est aujourd’hui une part du patrimoine historique et politique du peuple congolais, lequel peuple a déjà esquissé sa condamnation de cet odieux système lors des travaux de la Conférence Nationale Souveraine, condamnation qu’une instance nationale spéciale devra encore sceller en dégageant le degré de responsabilité des principaux acteurs morts ou vivants. C’est un devoir pédagogique pour tout notre peuple. Et c’est à ce prix et à ce prix seulement que tout Congolais s’engageant dans la vie publique comprendra que l’intérêt national, hier, aujourd’hui comme demain, prime sur les calculs individuels.

 

« Si un pays comme l’Allemagne se fait attaquer par le Grand Duché de Luxembourg, c’est la faute à l’Allemagne », dixit un député britannique. Cet élu anglais ne voulait pas dire par là que le Rwandais Kagame a raison de faire sa sale besogne chez nous. Il mettait simplement le doigt sur nos insuffisances. S’il n’y avait pas eu Mobutu, il n’y aurait pas eu Kabila. Avoir 32 ans de pouvoir absolu sur un pays et l’affaiblir au point qu’un pays comme le Rwanda se permette d’opérer au Congo comme il le fait depuis 14 ans, c’est bien la responsabilité de Mobutu et de son équipe. Certes « Joseph Kabila Kabange » n’a pas jugulé l’hémorragie en créant une véritable armée nationale digne de ce nom (il ne le fera pas parce que ce n’est pas dans son intérêt et dans son agenda), et que Kabila a tout faux d’avoir accepté de se faire acheter par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Ouganda et le Rwanda. Mais comment Laurent-Désiré Kabila aurait-il réussi à arriver jusqu’à Kinshasa si le pays était réellement défendu par une armée à la hauteur du prestige de notre nation et à la verve verbale du Maréchal ? C’est ma question à ceux qui se réclament encore du mobutisme. « Après moi, c’est le déluge », aimait répéter Mobutu. Cette prédiction ne voulait en aucun cas dire que Mobutu était tellement indispensable à notre pays que son départ nous sera fatal. Non ! Comme l’arbre cache la forêt, Mobutu savait, par la profondeur et le degré de destruction que son règne avait fini par infliger à notre pays, que sa disparition allait dévoiler l’état véritable du Zaïre, grand par le bluff du dictateur mais petit à cause de l’incurie de son régime. C’est le spectacle désolant auquel nous sommes conviés aujourd’hui : le grand Congo rendu insignifiant par des irresponsables. Ces derniers ont eu 32 ans pour faire le boulot.

 

Et que cela soit clair pour tous mes compatriotes, condamner le mobutisme n’est pas condamner une province quelconque de notre pays. Car le mobutisme fut un système clientéliste qui, pour se maintenir, a pris dans ses filets des fils et des filles de toute origine sur l’étendue du territoire national. On peut donc raisonnablement être originaire de la même région que l’ancien dictateur, sans pour autant se sentir obligatoirement solidaire des méfaits commis par le pouvoir du Mpr-Parti-Etat.

 

Rappelons le fait historique déterminant suivant : le régime agonisant de Mobutu avait tout fait pour empêcher la tenue de la Conférence Nationale Souveraine. Il cèdera finalement devant la ténacité du peuple qui, au prix de son sang, la réclamait. Le même pouvoir multipliera les obstructions pour empêcher les institutions issues de la Conférence Nationale Souveraine de fonctionner normalement. Autrement dit, Mobutu et son cercle des fidèles ont tout fait pour que le Zaïre d’après la CNS ne fasse ses premiers pas sur le chemin de la démocratie. Que les Congolais n’oublient pas que le gouvernement Tshisekedi issu de la Conférence Nationale Souveraine a été méprisé par Mobutu et les siens, et Etienne Tshisekedi interdit de Primature. Fait inédit : le gouvernement légal, Tshisekedi et ses ministres, parallèle à celui nommé unilatéralement par Mobutu, se réunira de manière hebdomadaire au domicile du Premier Ministre à Limete. Ces chicaneries du petit cercle de Mobutu empoisonna tellement le climat et bloqua les institutions de la République que la vie des Congolais en devint intenable. C’est donc ce pourrissement de la situation, dont le seul responsable est le cercle de Mobutu, qui a décidé les puissances extérieures, dont les Etats-Unis d’Amérique qui avaient déjà demandé au Maréchal de quitter le pouvoir, de créer le diabolique phénomène Kabila pour faire « place nette » à une situation plus claire. Or, il s’avère aujourd’hui que c’est le peuple congolais qui paie à la place de Mobutu et ses dignitaires. Car aujourd’hui, certains d’entre eux se remplissent les poches à Kinshasa, dont le propre fils du dictateur. Voilà l’analyse que nous avons l’obligation de faire, d’accueillir avec le froid de la lame dans nos cœurs de Congolais et d’assumer avec honnêteté intellectuelle.

 

Au nom du combat que TOUS les Congolais, je souligne bien TOUS les Congolais, avons à mener pour l’avènement d’un Congo d’espérance, de solidarité et de bonheur partagé, la méprise serait d’oublier que des compatriotes congolais nous ont mené là où nous en sommes aujourd’hui. Ce devoir de mémoire, contrairement aux dires de certains, ne nous écartera pas de l’objectif que nous voulons atteindre, à savoir la libération de notre nation, au contraire elle est une preuve de maturité politique qui signifiera à tous, Congolais comme étrangers, que cette fois-ci, nous n’accepterons pas de nous faire avoir comme par le passé. Seul le peuple congolais, dans le cadre d’une justice républicaine, devra statuer la responsabilité de chacun dans le mobutisme comme dans le kabilisme. Les crimes de sang, les crimes économiques contre l’Etat, la trahison de la nation ne peuvent être absous par le temps. Justice républicaine, à mon avis, ne signifie pas vindicte populaire, mais le droit doit être dit. Car l’impunité est une gangrène qui alimente l’arrogance des criminels et désespère les victimes. Lisez bien mon nom : si je pleure encore un colonel de la famille, « liquidé » par Mobutu, les nombreuses familles endeuillées par le mobutisme ne peuvent être consolées par la simple comparaison au nombre de morts du kabilisme que les véritables patriotes condamnent tous. Je terminerai par cette citation du théologien allemand Jürgen Moltmann : « La mémoire des acteurs est toujours courte, mais les souvenirs des victimes durent longtemps ».

 

Le Congo n’a qu’un seul destin : être GRAND.