CongoOne 10 ans
dimanche décembre 17, 2017
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En ce début de 2016, CongoOne rentre dans sa dixième année d'existence sur le net. Pour célébrer cet événement, CongoOne se propose de publier quelques textes issus de sa première version internet. Ce texte a été publié pour la première fois, le 16/04/2006.

Chers Compatriotes, Frères, Soeurs et Amis,

Je n’interviens pas souvent sur ces réseaux pourtant si utiles, mais je peux vous assurer que je lis tout ce qui s’y dit dès qu’un ami me met sur la liste des destinataires et que je reçois les messages circulés. L’objet de mon intervention aujourd’hui est le livre de Madame Braeckman intitulé : « Les nouveaux prédateurs : politique des puissances en Afrique centrale ». J’ai pris connaissance de la parution du livre par un message de notre frère Dr Miatudila, qui a eu la gentillesse de circuler la recension que Mr Ndaywel en a faite. Ce dernier dit en effet que le livre est un « cri d’indignation, de dénonciation et de révolte (…) un ouvrage engagé parce que solidaire d’une cause (…) une réécriture de l’histoire des Grands Lacs (…) une histoire au ras du sol », qui « prend la défense des faibles, des défavorisés et des marginalisés » . Le prof Ndaywel affirme même qu’il « n’avait encore rien lu d’aussi complet et d’aussi cohérent sur le règne de Kabila ». Mais en même temps Ndaywel nous invite à une confrontation de lectures et à une lecture croisée de la réalité de la région, et donc je pense du livre lui-même. Ayant déjà parcouru certains écrits antérieurs de Colette Braeckman, j’avais trouvé la recension de Ndaywel très élogieuse, et cela m’intriguait.

 

J’ai donc lu le livre en question, et je dois le dire d’entrée de jeu, que je suis loin de partager les vues du prof Ndaywel. Le livre est en effet un tissu d’éclectismes, d’incohérences, d’inexactitudes factuelles, d’omissions et de silences révélateurs, mais aussi d’affirmations plus que de démonstrations, le tout au service d’une thèse mal servie.

 

Quand vous le lisez, vous avez l’impression de vous promener dans une palmeraie, puis dans une orangeraie, et par après dans une bananeraie, etc. ; et vous sentez que vous n’êtes ni dans un même champ, ni sur un même sentier qui vous mène d’une plantation à l’autre. Du « tout va très bien à Kisangani » à « ce qui a changé depuis le 11 septembre » le lecteur ne sait pas trop où il nage, bien qu’il rencontre au passage des terrains connus ou familiers dans sa promenade. Un seul chapitre (huit) traite véritablement de la prédation sous formes de « veines ouvertes du Congo ». mais c’est un chapitre sur dix, alors que c’est lui qui donne son titre à l’ouvrage ! Soit 30 pages sur 300, encore que toutes les 30 pages, venant pour la plupart du rapport de l’ONU que l’on connaît par ailleurs, ne parlent pas de ce sujet. Donc pas d’éléments vraiment nouveaux.

 

Tout au long du texte, vous serez surpris d’apprendre que le régime de Mobutu avait été longtemps un « frein à l’exploitation des ressources minérales du Congo » (je rêve ou quoi !), et que c’est pour cela que les nouveaux prédateurs ont décidé d’écarter Mobutu pour placer Kabila !, que Blumenthal était le représentant de la Banque Mondiale à Kinshasa (alors qu’il était envoyé par le FMI), que la population congolaise refuse les billets de dollars à grosse tête au bénéfice de ceux à petite tête (alors que c’est vraiment le contraire), que le gouvernement avait présenté à la réunion de Bruxelles son Plan ou programme triennal minimum, alors que c’est un tout autre document préparé par le Ministre des finances, complètement en dehors du plan triennal minimum (je le sais parce que le gouvernement avait demandé aux Nations Unies de me libérer pour quelque temps pour les aider à élaborer le fameux plan triennal, et parce que j’ai pris part à la réunion de Bruxelles en Décembre 1997, mais du côté des bailleurs de fonds), que le Rwanda et l’Ouganda avaient fait leur plan et décidé « d’asseoir leur développement » sur le pillage des ressources de l’Est du Congo, alors qu’en même temps ils sont présentés ailleurs dans le livre, juste comme des mercenaires des nouveaux prédateurs qui sont, les USA, la Grande Bretagne, la France et leurs multinationales. Entre temps la chère Belgique a disparu de ce tableau sinistre, avec l’excuse que c’est le seul pays dont l’organe législatif a demandé une enquête sur son implication dans le pillage des ressources du Congo ! Silence sur l’implication de certains groupes financiers et miniers belges, de compagnies de transport aérien belges, de groupes comme celui de Georges Forest, etc. Vous y apprenez que l’économie autocentré signifie l’économie sociale du marché (!) comme si vous n’avez jamais lu les livres publiés par les chinois qui sont les auteurs de ce concept, comme si Nyerere qui en parlait avec le mouvement Ujaama a mérité les foudres des « prédateurs ». Vous y apprenez que le président Kabila I avait laissé un testament pour désigner son successeur (ce que rien ne justifie, d’autant moins que le pouvoir ne lui appartenait pas pour qu’il le lègue à un héritier, comme une propriété privée, c’est une injure au peuple congolais !), que le président gardait des sacs de diamants et des caisses de millions de dollars pillées de la Banque centrale et des entreprises publiques, et les dépensait sans comptabilité (p.100) alors que la page 186 dit qu’il en tenait un compte strict ! On y apprend aussi que le président Kabila II a une mine de diamants au Kasayi oriental, et ce du vivant de son père et à l’insu de ce dernier, mine qui était gérée par le PDG de la MIBA qui « vendait discrètement les pierres pour le président Kabila II»! Et dire que cet ancien PDG de la MIBA est justement celui qui a été cité dans le rapport des experts de l’ONU comme un des grands prédateurs des ressources du pays ! Qui est dupe ? Où s’arrête la liste des nouveaux prédateurs ? Le rapport de l’ONU n’a-t-il pas dénoncé certains membres influents du gouvernement et des proches collaborateurs du président ? Le livre affirme que Kabila I avait révisé sa copie (où, quand et comment ?) par rapport aux promesses de prédation parce qu’il voulait « reconstruire l’Etat », mais quelles sont les promesses qu’il avait faites ? Tout cela sans références ni de document, ni de lieu ni de temps, mais simplement affirmé comme ça ! Que le paiement de la dette publique représentait 68 % du budget de l’Etat entre 1982 et 1985 ! Que quand le président Kabila I refusait de recevoir l’envoyé du président Clinton, le président Nyerere ou survolait Le Caire alors que le président Moubarak l’attendait depuis des heures à l’aéroport, c’est parce « qu’il ne connaissait pas les usages ! ». Vous y apprenez que l’objectif à long terme des nouveaux prédateurs est d’intégrer l’économie du Congo et ses ressources dans « l’économie mondialisée » !, comme si le pays était en dehors ! Des grades de Doctorat sont distribués ici et là, la Banque Mondiale et le FMI auraient même promis de libérer ensemble 2,5 milliards de dollars US au bénéfice du gouvernement Kabila II ! Que lorsque la guerre de 1998 a éclaté, il n’y avait pas de RCD en existence quelque part, ce qui est vrai, mais de même quand la guerre de 1996 a éclaté, il n’y avait pas de AFDL quelque part, ce qui est omis ! Etc., etc.

 

Entre temps les erreurs et fautes politiques du kabilisme, la personnalisation du pouvoir, l’arbitraire, le blocage du processus de démocratisation, les éliminations physiques, le manque de respect des droits de l’homme, la couverture des massacres des hutus, les crimes économiques, tout cela est ignoré, ou mentionné allègrement de manière sélective et rapidement justifié ou excusé, pour se faire bonne conscience ou un semblant d’objectivité!

 

La thèse principale du livre est celle-ci : « Le kabilisme, sous Kabila I et II est un projet nationaliste, patriotique, porteur de progrès économique et social pour les congolais et le pays. Il est combattu par les nouveaux prédateurs qui sont les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France, leurs multinationales et leurs mercenaires Rwanda et Ouganda pris parmi les « Bana ya quartier ». Les Congolais doivent comprendre le sens des luttes actuelles de ces nouveaux prédateurs, et soutenir le kabilisme car c’est dans leur intérêt ».

 

Le tissu d’incohérences, d’affirmations sans démonstration, d’éclectismes et d’inexactitudes factuelles, d’omissions et de silences présenté ci-dessus avec des illustartions, et mis ensemble dans un livre ne peut démontrer ni prouver une telle thèse. Pour bien analyser la nature, les pratiques et le mode de fonctionnement de soi-disant nouveaux prédateurs, il faut en faire une analyse approfondie, clarifier les mêmes paramètres pour les anciens prédateurs, voir comment il y a continuité et relation entre les deux catégories si elles sont vraiment différentes. S’agit-il de nouveaux prédateurs réellement, ou plutôt de nouveaux mécanismes et nouvelles opportunités de prédation ? Car les USA, la GB, la France et leurs multinationales ont toujours été sur le terrain de la prédation des ressources du Congo. Qu’est-ce qui est réellement nouveau ? Ce que le livre de Mme Braeckman ne démontre pas.

 

Entre 1960 et 1966, Brazzaville, Bujumbura et d’autres capitales voisines du Congo exportaient des pierres précieuses et autres matières premières du Congo alors qu’ils n’en étaient pas producteurs. Il leur a suffit d’ouvrir des comptoirs d’achat ! Qu’est-ce que c’était alors ?

 

Par ailleurs tout système de prédation se fait dans un cadre politique donné. Les nouveaux prédateurs n’opèrent que parce qu’ils tissent une alliance de prédation avec les détenteurs du pouvoir, le gouvernement, qu’il soit reconnu ou pas. C’est dire que les nouveaux prédateurs sont d’abord les nationaux qui tiennent le pouvoir fut-il parcellisé. Le livre garde silence sur cette prédation interne. Le système international de prédation n’opère pas de cette façon-là. Chaque belligérant a ses filières de prédation et ses alliances appropriées avec les vautours extérieurs dans cette prédation. C’est ce qui explique les tergiversations et les sabotages du processus de paix dans le pays.

 

Il se fait que depuis Août 2000, mes recherches portent sur l’Economie politique de la prédation au Congo depuis ses origines léopoldiennes. Mon travail avance bien et j’espère le publier dans quelques mois. Il y a dans ce projet de livre un chapitre consacré au Système International de Prédation (SIP). Un paragraphe dans ce chapitre dit : « Dans le même ordre d’idées, il faut mentionner aussi un groupe particulier d’acteurs dans le SIP. Il est composé de tous les “griots” internationaux payés pour chanter et vendre l’image des régimes prédatocrates : ce sont notamment les groupes de lobby pro-Mobutu ou pro-Kabila en Europe et en Amérique, les média étrangers, les maisons d’édition, les écrivains des livres à la gloire des chefs des régimes prédatocrates, les avocats célèbres, les professeurs influents, les sociétés-conseils en communication, les organisateurs des dîners et rencontres spéciales, les animateurs des clubs de soutien quel que soit le nom qu’ils portent, etc. ».

 

Je me méfie toujours des « spécialistes » étrangers quand ils se permettent de devenir patriotes congolais comme dans ce cas-ci et de donner des leçons ou de faire campagne de mobilisation pour le pouvoir. Le kabilisme, et le président Kabila II en particulier ont sans doute dans leurs rouages des collaborateurs nationaux qui peuvent encore mieux articuler une vision pour leur projet ou leur régime. Ce que fait le livre de Mme Braeckman ne leur rend pas service du tout.

 

Je n’ai donc pas trouvé dans ce livre la réécriture de l’histoire du Congo ni encore moins des Grands Lacs. Du reste quelle est l’histoire du Congo qui était mal écrite, et par qui, pour que Mme Braeckman la réécrive ? Lumumba Patrice avait dit que le Congo écrira sa propre histoire, qui ne sera pas celle écrite ou enseignée à Bruxelles, Paris, Londres ou Washington. Et il avait raison.

 

Merci Chers Compatriotes, Frères, Sœurs et Amis, de m’avoir donné l’occasion de répondre à l’invitation du professeur Ndaywel en partageant avec vous une autre lecture « croisée » du livre de Mme Braeckman.

 

Avec mes salutations bien fraternelles et amicales.

 

Mbaya KANKWENDA.

 

Washington, Mars 2003.