CongoOne 10 ans
mercredi juin 28, 2017
Register

O. Mise en route

 

En ce début de 2016, CongoOne rentre dans sa dixième année d'existence sur le net. Pour célébrer cet événement, CongoOne se propose de publier quelques textes issus de sa première version internet. Ce texte a été publié pour la première fois, le 28/10/2006.

Il y a des compatriotes qui s’époumonent à réagir à la spécialiste du Congo du journal Belge le Soir sans qu’ils se rendent du désarroi de cette grande dame face à la perte de son monopole « de faiseuse des rois » en Afrique Centrale. Pour ceux de nos compatriotes ayant lu un livre dont l’auteur a été qualifié récemment de révisionniste ou de négationniste du génocide rwandais (c’est selon !), ils savent que selon Pierre Péan, « Colette Braeckman et Marie-France Cros ont façonnée l’opinion publique belge sur le sujet (de l’image de marque de Paul Kagame) et dans une large mesure l’opinion française.» (P. PEAN, Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda 1990-1994, Paris, Milles et une nuits, 2005, p.63). Les compatriotes qui s’en prennent aux « spécialistes » du Congo, malgré la profondeur de certaines de leurs analyses, oublient que ces deux grandes dames ont subi l’effet déstabilisateur des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Elles ne règnent plus en maîtresses incontestables en matière d’information sur l’Afrique des grands Lacs en général et sur le Congo en particulier. Certes, il arrive qu’elles aient certaines informations à la source (dans leur pays). Néanmoins, elles ne nous font plus rêver. Nous n’en sommes plus à l’époque où leurs arguments et leurs écrits avaient valeur d’arguments d’autorité. De plus en plus, les Congolais ne disent plus : «  En lisant Colette Braeckman, il semble que…Ou selon Marie-France Cros, il est vrai que… ». Quelle révolution copernicienne ? Si, à la lecture de Marie-France Cros, on sent un aveu encore flou de la relativisation de son expertise au Congo, Colette Braeckman, elle, voudrait continuer à jouer son rôle de porte-étendard dans l’expansion de la pensée unique, en étant incapable  tenir compte de ce qu’elle a dit hier.

 

I. La pluralité de l’univers informationnel belge

 

Heureusement ! L’univers informationnel de la Belgique est pluriel. En dehors des médias traditionnels, il  y a des sites où la pluralité des opinions  sur le Congo et son avenir est respectée. Congoforum est un exemple assez éloquent sur ce point. Ne serait-il pas un peu plus sage que nos compatriotes, au lieu de conforter cette grande dame dans son rôle de référence incontournable, cherchent davantage à multiplier les sources d’informations sur notre pays tout étant attentifs aux vérités et contre-vérités de Colette ? N’oublions pas qu’elle se sent de temps en temps obligée de revoir et/ ou de justifier ses points de vue à la lecture de nos différentes appréciations de son expertise. Qu’elle le veuille ou pas, elle n’est plus cette référence dont nous nous sommes réclamés pendant longtemps. Du reste, ne lui exigeons pas plus qu’elle ne peut donner. N’empêche que nous nous servions des armes qu’elle nous a données hier. Ce qui est dit pour Colette vaut aussi par « les radios dites internationales ». Elles n’ont plus le monopole de l’information sur notre pays.

En effet, les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC)  auront été une chance pour l’Afrique en général et pour le Congo en particulier. L’Internet et le téléphone mobile permettent aux africains et aux congolais d’échanger entre eux, de débattre, de lire des articles sur leur pays, des productions scientifiques, philosophiques, littéraires et les autres résultats des recherches de leurs compatriotes. Bien que le pourcentage des africains ayant accès à ces NTIC soit  encore insignifiant, ces NTIC deviennent de plus en plus (surtout pour les diasporas africaines) un antidote contre la pensée unique et « les petites mains médiatiques ». Le monopole des certaines radios dites internationales comme RFI, la VOA, la BBC est en train d’être battu en brèche. Certains spécialistes de l’Afrique et du Congo sentent qu’ils ne sont plus lus et écoutés comme par le passé. L’Internet et le téléphone mobile permettent de communiquer et/ou de recevoir certaines informations des sources plus fiables que les traditionnelles. Les NTIC favorisent la remise en question des sources traditionnelles de nos informations et les poussent à clarifier leur pensée ou leurs visions des choses. Telle est le cas récent de Colette Braeckman, obligée de s’expliquer sur sa dernière prestation à Paris à la lecture des articles et commentaires rédigés par les compatriotes là-dessus. A titre illustratif, un juriste et chercheur congolais, Jean-Paul Mopo, a publié sur Congolite un article intitulé  ‘Colette Braeckman croit que l’actuelle majorité parlementaire disparaîtrait en cas de victoire de Jean-Pierre Bemba’ ; une compatriote, Candide Okeke, chargée des Relations Publiques et de la Communication à l’Apareco a publié sur le site ce collectif un article intitulé ‘Colette Braeckman donne raison à Honoré NGBANDA’.

Ces articles et d’autres ont poussé Colette Braeckman à mettre sur ‘Le Carnet de C. Braeckman’ « le texte intégral de la déclaration lue à Paris » le 06/10/2006  en souhaitant qu’il éclaire (aussi) « le roi des spams », porte-parole de l’UDPS à Bruxelles. Pour elle, « tous ceux qui étaient présentes dans la salle donnèrent l’impression d’avoir saisi le sens de mes propos, sauf les activistes congolais, qui ne reprochaient de souhaiter le maintien de la tutelle étrangère, de refuser la renégociation des contrats miniers (…) » Nous avons eu la chance de lire sur Congoforum dans un texte intitulé ‘Le rois des spams et le miracle de l’Afrique’.

Les propositions formulées dans la conclusion de ce texte ont retenu notre attention.

Traitant de ces propositions, Colette Braeckman  nous livre les souhaits de la communauté dite internationale. Elle écrit : « A l’issue de la dernière échéance électorale, il serait illusoire de croire que l’on assiste à la fin de la transition. Quel que soit la vainqueur, il devra tenir compte des conseils et des mises en garde qui déjà se multiplient : ne pas pratiquer l’exclusion, c’est-à-dire partager le pouvoir avec les vaincus, principalement le RCD Goma et son chef Ruberwa, ne pas dénoncer les contrats miniers, accepter que le CIAT (comité d’accompagnement de la transition) prolonge sa tutelle sous une autre forme, celle des « amis du Congo », souscrire à la coopération régionale dans le cadre de la Conférence des Grands Lacs prévue pour décembre, une coopération qui consiste essentiellement à permettre aux pays voisins d’accéder aux diverses ressources du Congo…S’il veut bénéficier de la coopération internationale, le nouveau régime sera confronté à ces impératifs, quitte à affronter l’opinion intérieure et l’opposition qui y trouvera confirmation de ses craintes. » Pour la spécialiste du Congo, même si le pari des élections démocratique est tenu (…), bien des périls subsistent et le vainqueur devra chercher sur une voie très étroite, tracée entre les exigences de la communauté internationale, celles des pays voisins, et surtout, avant tout, les attentes immenses de la population qui l’ont porté au pouvoir. »

Mais dans cette déclaration, Colette Braeckman ne spécifie ni les exigences de la communauté dite internationale ni les pays la composant. Une lecture de ses écrits antérieurs jette  un peu plus de lumière sur sa vision des choses et permet de comprendre, de temps en temps, la colère et l’animosité des Congolais(es) à son endroit.

 

II. Relire Colette

 

Sur le Congo, Colette Braeckman a écrit (entre autres) deux grands livres. En  1999, L’enjeu congolais. L’Afrique centrale après Mobutu, Paris, Fayard. En 2003, Les nouveaux prédateurs. Politiques des puissances en Afrique centrale, Paris, Fayard.

Dans ce deuxième livre, notre auteur estime que la guerre d’agression faite au Congo participe d’un complot international contre la patrie d’Emery Lumumba. Laurent-Désiré Kabila en savait quelque chose. Colette en témoigne quand elle écrit : « Conscient de la réalité du complot international qui se tramait contre lui, Kabila, au début du mois d’août 1998, refusa dès lors de rencontrer les membres du FMI de passage à Kinshasa.

Il n’ignorait pas que cette nouvelle guerre était, elle aussi, financée par certaines sociétés étrangères, aussi désireuses que le Rwanda et l’Ouganda d’installer à la tête du pays un autre dirigeant, plus sensible à leurs intérêts, plus « rationnel »,, plus « au fait de l’économie moderne »… Il n’est pas inutile de rappeler qu’un fonds de 10 millions de dollars avait ainsi transité d’une banque bruxelloise vers une banque de Kigali, et cette somme avait, en quelque sorte, préfinancé la rébellion. » (p.184).Elle ajoute : « La disgrâce de Kabila repose cependant sur une raison plus profonde, qui explique pourquoi, au-delà du souci de leur sécurité et du goût du lucre, les pays de la région ont exigé un droit de regard sur le régime à mettre en place à Kinshasa. S’il était à ce point urgent de détrôner Kabila, dictateur certes, mais guère plus que d’autres, n’est-ce pas aussi parce qu’il  avait eu l’audace de déconnecter le Congo des circuits dominants qui mènent du Sud vers le Nord ? Parce qu’il avait tenté d’aller à contre-courant ? Ne serait-ce pas parce que d’autres pays d’Afrique, suivant l’exemple du Congo, auraient pu être tentés de réduire leur dépendance par rapport au reste du monde ? » Et Collette de rappeler « que les projets fondés sur l’idée de « renaissance africaine » ont pour ambition de mieux intégrer le continent africain aux circuits économiques mondiaux, et le Congo est un maillon essentiel à la réussite de cette ambition. Dans cett perspective, il apparaît que l’objectif à long terme de la guerre menée au Congo fut de remettre le pays sur cette trajectoire-là, de mieux l’intégrer à l’économie mondialisée. » (p.187) Après la mort de Laurent-Désiré, « Joseph s’incline devant le FMI et la Banque mondiale. (…) Le jeune chef d’Etat doit céder : l’heure est à la libéralisation, on l’a vu, à l’ouverture, et surtout à la reprise du dialogue avec les partenaires bilatéraux et les institutions financières. Il est temps de mettre fin à la fronde : le Congo, de manière déterminée, doit rentrer dans le rang. S’aligner à son tour, un fois encore, sur les directives de l’ajustement structurel, qualifiées désormais de programme de réduction de la pauvreté. Qui donc se souvient du fait que le pays a déjà ingurgité de l’amère potion, et qu’en 1993, à la veille de la suspension des remboursements, le service de la dette représentait déjà 117 % des exportations… » (p.207-208)

Au jour d’aujourd’hui, les Congolais(es) cultivé(e)s et informé(e)s sont conviancu(es) que la politique des « maîtres du monde » à l’endroit de leur pays n’ a pas changé. Ils veulent à tout prix garder à la tête de ce pays, celui qui leur a déjà permis de le connecter « aux circuits dominants ». Tel est le fondement de leur campagne qualifié de « xénophobe et identitaire abondamment relayée (sinon inspirée par des intellectuels de la dispora s’exprimant sur Internet » (C. Braeckman, Le deuxième round s’annonce chaud et dangereux, dans Le Carnet de C. Braeckman, sur Congoforum du 14/10/2006)

Déjà en 1999, Colette Braeckman  parlant de la guerre d’agression fait au Congo notait ceci : « S’ils ont misé sur des alliés locaux sur le plan militaire, les Etats-Unis ont également permis le financement de la guerre par des moyens détournés, en créant un environnement permissif pour les divers trafics et en exerçant des pressions sur les institutions financières internationales, pour qu’elles encouragent les uns et pénalisent les autres. » (L’enjeu congolais, o.c., p.406.) N’eût été cela, il relèverait du miracle que « deux pays les plus pauvres d’Afrique (le Rwanda et le Burundi) aient pu ainsi soutenir durant des mois des opérations militaires de grande envergure (…) ».Donc, de plus en plus, des compatriotes savent que les IFI sont au services des Etats-Unis et de leur projet d’intégrer le Congo dans l’économie mondialiste. Et « dépossédés de la conduite de leurs affaires depuis un siècle, les Congolais aspirent à l’unité, à la démocratie. Le seul enseignement des deux guerres qui se sont déroulées sur cet immense territoire est sans doute celui-ci : la paix en Afrique centrale reviendra lorsque les Congolais seront à nouveau maîtres de leur destin » (Ibidem, p.415). « Etre maîtres de leur destin », à tous les niveaux de la vie socio-politique, économique et spirituelle, telle est la substance de ce que d’aucun parmi eux entendent par « congolité ». Que cela soit vite assimilé à la xénophobie quand ce sont les congolais qui en parlent et non quand c’est écrit par Colette Braeckman, voilà qui étonne.

C’est Colette Braeckman qui écrit qu’après la mort de Laurent-Désiré Kabila que Joseph a accédé au pouvoir et est rentré dans le rang (économique) imposé de l’extérieur. Que les Congolais interprètent cela comme une trahison et un signe d’être à la solde des étrangers soucieux d’avoir « le droit de regard sur le régime à mettre en place à Kinshasa », où est la xénophobie ?

 

La solution qu’elle est met sur le compte des partenaires extérieurs, économiquement, est vieille dans ses écrits : « Sur le plan économique, notait-elle, les espoirs que les pays voisins, et des partenaires plus éloignés comme le Zimbabwe ou l’Afrique du Sud, avaient placés dans le redressement du Congo sont parfaitement légitimes. Mais ici aussi les relations économiques doivent s’effectuer de manière équitable, pour le bénéfice de toutes les parties. ( …) Mais si des accords doivent être conclus entre l’Etat et le secteur privé congolais et d’autres partenaires africains, ils devront être clairs, et ne pas être perçus par la population comme une tentative de pillage des ressources du pays. » (p.414) 

 

Conclusion

 

Tous les Congolais et toutes les Congolaises ne sont pas analphabètes. Il y en a qui ne sont pas encore tombés dans l’amnésie ou vendu leur âme au « dieu argent ». Il y en a qui lisent encore et qui ont dans leurs bibliothèques les livres de Colette Braeckman. Il arrive que la relisant et écoutant son discours actuel, ils se posent la question de savoir si elle est réellement l’auteur des livres qu’ils ont lus hier.

En effet, une certaine relecture de Colette Braeckman donne d’elle l’image d’une navigatrice à vue. Elle oublie rapidement aujourd’hui ce qu’elle a affirmé, preuves à l’appui, hier. Nous acharner sur son compte, c’est la conforter dans son rôle de source d’informations incontournable sur le Congo. Que nous soyons capables aujourd’hui de lire une dizaine de journaux de notre pays sur Internet, que nous soyons capables d’avoir nos propres magazines et sites d’informations socio-politiques sur notre pays et sur le monde en Occident, c’est une chance énorme. Pourvu que ces magazines et sites soient utilisés à bon escient. C’est-à-dire pour l’édification d’un autre monde possible au Congo. D’où l’importance de créer des interstices où les éditeurs responsables de ces magazines et sites peuvent se rencontrer et échanger tout en sauvegardant la grandeur de la pluralité des sons de cloche, chère à la sauvegarde de la démocratie contre sa dégénérescence.

Là, nous avons du pain sur la planche. La défense des points de vue individuels sur son blog, dans son magazine ou sur son site ne vaut son pesant public que si elle participe de la fabrication plurielle, coproductrice d’un bonheur partagé. Il y a là une rupture à opérer avec une conception privatisée du bonheur collectif partagé.

 

J.-P. Mbelu