CongoOne 10 ans
mercredi octobre 18, 2017
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En ce début de 2016, CongoOne rentre dans sa dixième année d'existence sur le net. Pour célébrer cet événement, CongoOne se propose de publier quelques textes issus de sa première version internet. Ce texte a été publié pour la première fois, le 04/11/2006.

A l’issue du premier tour de la mascarade électorale (dont les déficits ont été assez corrigés au deuxième tour sans que le Congo se départisse tellement de la ligne tracée par « les maîtres du monde »), un clivage s’est fait sérieusement sentir entre les électeurs de l’est et ceux de l’ouest, le centre ayant opté dans une large mesure pour une attitude abstentionniste. Le choix de l’est avait majoritairement porté sur le chef de l’Etat sortant et celui de l’ouest sur Jean-Pierre Bemba. Ce clivage semble être encore perceptible à l’issue  du second tour. A cette différence que contrairement au premier tour, le centre a opté, dans sa grande majorité, pour Jean-Pierre Bemba.

 

Plusieurs raisons justifient ce clivage ; les unes sérieuses ; certaines plus farfelues que les autres. En tout cas, chaque partie de notre pays pense avoir des raisons nobles ayant fondé son  choix. Et ces raisons relèvent des effets la mémoire collective sur les individus, du « civisme » (individuel ou collectif), de la capacité des individus à accéder à un minimum de lucidité, à préférer l’obscurantisme à la lumière de la vérité ou à demeurer indifférent à l’endroit de la chose publique.

Ce qui donne à penser est que toute réflexion sur ce clivage réel soit facilement assimilée à une tentative pour diviser les Congolais et le Congo. De plus en plus, des compatriotes croient qu’il suffit d’affirmer haut et fort que le Congo est un et indivisible pour que cela cesse d’être une incantation et/ou une pure vue de l’esprit. Donc, l’unité du Congo se ferait « en parole » même si les actions ne suivent pas. Et pourtant, sous d’autres cieux, « les spécialistes » de cette région de l’Afrique ne cessent de soutenir ce qui suit : « Comme nombre d’Etats africains modernes, le Congo-Kinshasa actuel est une création de l’Occident. » (M.-F. CROS et F. MISSER, Géopolitique du Congo (RDC), Bruxelles, Editions Complexe, 2006, p. 109).

 

I. Le Congo, « une création de l’Occident »

 

L’Occident a créé son Congo à la  Conférence de Berlin en en déterminant les contours et en la confiant à « la bonne garde » d’un Etat occidental, la Belgique. « Mais comme le rappelle l’historien belge Jean-Luc Vellut, l’aventure qui démarre avec la création de l’Etat Indépendant du Congo n’est pas uniquement une épopée belge. C’est aussi une tragédie, à laquelle sont mêlés des Britanniques comme Stanley, des Italiens et des Français, voire des Américains et des Suédois à titre de missionnaires. L’importance des richesses du Congo a justifié à plusieurs époques l’intérêt pour ce pays des puissances européennes. » (Ibidem). De la traite négrière en passant par la colonisation et la guerre froide, le Congo a constitué un enjeu important pour « les maîtres du monde ». Et bien longtemps après cette guerre, cette partie du globe n’a pas encore  perdu  de son  importance stratégique. Et « ses créateurs » « continuent à jouer un rôle important dans l’histoire du pays, soit directement, soit au travers des Nations unies. » (Ibidem)

Les rapports « asymétriques » que « les maîtres du monde » entretiennent avec les gouvernants de notre pays  demeurent un signe éloquent de la mainmise, disons de la tutelle de l’Occident sur « sa créature ». L’asymétrie de ces rapports se fait sentir avec acuité dans les efforts qu’ils déploient pour orienter le cours de l’histoire de ce pays à travers des institutions à vocation internationale !

 

           

            II. Renverser le joug de la tutelle

 

Ce joug de la tutelle ne se renverse pas simplement en parole. Le renversement de la vapeur appelle urgemment une mémoire du passé, du présent et du futur. Cela implique une quête commune des réponses à ces questions : « Comment l’Occident a-t-il fait pour s’approprier cette partie du globe ? Quels ont été ses atouts tout au long de son histoire avec « sa créature » ? Quelles sont les stratégies auxquelles il recourt encore aujourd’hui pour que le Congo reste « sa créature » pour les siècles des siècles ? A quel prix, déjà aujourd’hui, est-il possible d’entrevoir d’autres relations avec ceux qui, hier, se sont appropriés notre sol, notre sous-sol et nos vies ? » Rappelons qu’« après la traite impliquant des négriers anglais, hollandais et français au XVIe siècle, approvisionnés par des caravanes du marché Pumbu (aujourd’hui Kinshasa), trois siècles plus tard, ce fut le cycle du caoutchouc qui accompagna la tragédie des mains coupées (…) » (Ibidem)

Une mémoire vivante se faisant questionnante est indispensable à ceux de nos collectifs et associations, partis politiques et syndicats épris du désir des lendemains qui chantent pour notre pays.

Si la mascarade électorale du 29 octobre sonne le glas de la longue et fatigante transition des « composantes et des entités », il va pouvoir s’ouvrir une autre ère pendant laquelle travailler ensemble autour des questions susmentionnées (et d’autres encore) nous exigera une grande rigueur au niveau de la pensée pour une refondation conséquente de notre scandale géologique. Qui dit rigueur de la pensée dit rationalisation du monde commun par une division du travail embrassant ses sphères importantes.

Il appartiendra aux historiens de réécrire notre histoire à partir de chez nous et d’autres « espaces-amis » ayant conservé les documents dont nous avons besoin pour comprendre notre présent et créer le futur. Il appartiendra aux philosophes, éthiciens, sociologues, politologues, anthropologues, théologiens et autres ténors des sciences humaines de poursuivre les études nous indiquant dans quelle mesure les Congolais(es) peuvent refaire la marche vers la reconquête de leur dignité, d’un sens aigu de civisme et de patriotisme. Il appartiendra aux ingénieurs agronomes de baliser les voix vers la véritable autosuffisance alimentaire, etc. En d’autres mots, renverser le joug de la tutelle est urgemment une question de la place de choix que les gouvernants de demain, les veilleurs-protecteurs de la mémoire historique de nos populations, les ascètes du provisoire et les autres empêcheurs de penser en rond donneront à la recherche.

Si tout le Congo est à reconstruire, il ne serait pas exagéré d’affirmer que c’est l’homme congolais et la femme congolaise qui doivent prioritairement être « reconstruits » historiquement, politiquement, éthiquement, agronomiquement,etc. Donc, il y a une priorité à accorder à la recherche dans toutes les sphères rationalisées du monde commun.

Dans cet ordre d’idées, il est important de questionner la précipitation avec laquelle certains marchés sont déjà conclus avant que nous ne commencions, en tant que communauté de destin, à voir clair dans ce qui nous est arrivé. N’aurait-il pas été souhaitable, ne fût-ce qu’utopiquement, de déclencher les états généraux dans tous les domaines de la vie chez nous pour baliser, ensemble, les voies d’une reprise en main de notre destinée ?

Continuer notre marche sans des arrêts (symboliques), après la crise anthropologique dont nous avons souffert pendant plus de quatre décennies, ne serait peut-être pas très bénéfique, à terme.

 

III.             Nous recréer et recréer notre unité

 

Se refaire une santé mentale et imaginaire ne s’improvise pas. Un pays créé à la Conférence de Berlin pour des objectifs précis ne redevient pas nôtre comme par baguette magique. Il faut des stratégies de réappropriation de cette « création de l’Occident ».Dans cet ordre d’idées, si l’occupation des NTC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) par les Congolais(es) est sur la bonne voie, elle ne fonctionnera mieux que par des actions médiatiques concertées et interconnectées dans un effort permanent de démonétisation des médias traditionnels dits internationaux. La mise sur pied de grands rassemblements politiques aux objectifs et idéologies précis comme antidote contre « les petits partis alimentaires », la multiplication des collectifs d’auto-support, la politisation des Communautés ecclésiales vivantes de base sont autant d’atouts à exploiter pour une recréation politico-sociale, économique, spirituelle et culturelle de nos espaces vitaux.

S’il y a une grande leçon à tirer de toute cette période tumultueuse de notre beau et grand pays, c’est celle du foisonnement des collectifs et mouvements associatifs, comme contre-pouvoir dans la balance des partis politiques convertis en « mangeoire » par les carriéristes-mangeoires communément appelés « politicailleurs ». Faire et refaire de ces collectifs et associations des lieux où des compatriotes s’engagent de façon permanente dans des trajets d’apprentissage où les questions susmentionnées se posent et se reposent pourrait beaucoup plus contribuer à la réfection de notre unité continuellement menacée par « les petites mains » du capital dont les discours incantatoires du genre « le Congo est un et indivisible »ne mesure pas la capacité de nuisance. L’unité est une création politique (en conscience) ; elle advient au bout d’un travail de fabrication politique commune. Quand elle est comprise comme ce qui nous force à bâtir ensemble. « Force-les à bâtir ensemble, disait Antoine de Saint-Exupéry, tu feras d’eux des frères. Si tu veux faire d’eux des ennemis, jette leur du grain. » Une telle unité devient une sorte  de « terminus ad quem » ; le terminus a quo étant cette donnée historique créée par autrui à Berlin et orientée depuis ses débuts de façon à servir les intérêts de « ses créateurs ».

La naïveté serait de croire qu’un jour « ses créateurs » baisseront les bras au profit d’une action de reconstruction autochtone concertée. Non. Ils veillent au grain. Ils tirent les ficelles dans l’ombre et n’ont pas souvent envie de jouer franc jeu ; au grand jour. D’où l’incontournabilité de la recherche dans cette quête et reconquête de notre autodétermination ; une recherche qui soit capable de « nommer » les méthodes et les procédures qu’ils utilisent pour demeurer invisibles éternellement tout en étant très efficaces à travers des hommes et  des femmes liges du terroir et autres « collabos ».

Donc, les chantiers où « le civisme » dont nos compatriotes auraient fait montre en allant voter (sans une connaissance argumentée des programmes de gouvernement et des projets de société des candidats aux élections !)  sont immenses et la plupart encore inexploités. Donc, les preuves du « civisme » sont  encore à donner demain ; surtout demain, quand les tuteurs se seront retirés avec leurs chars, leurs drones et toutes les menaces liées aux milliards dépensés pour que réussisse le schéma d’une gestion hétéronome de notre scandale géologique.

Sauront-ils, ces compatriotes, continuer à se mettre debout pour rebâtir ensemble ce que les oligarques mobutistes et kabilistes ont détruits avec leur complicité et celle des parrains ? Il ne faudrait pas que « le civisme » se réduise au fait de se réveiller un jour de pluie pour aller remplir les urnes (avec des haricots ou) avec  son bulletin de vote pour attendre que les élus soient  seuls sur les chantiers de la recréation politique, mentale et imaginaire de notre fierté, de notre dignité et de notre unité.

 

J.-P. Mbelu