Culture
lundi janvier 25, 2021
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« La main du footballeur, comme celle du voleur dans certaines civilisations, est l’outil du méfait. Le membre qu’on coupe par punition » (de La Porte, (X.,), la controverse pied/main, hypothèses sur l’histoire du football, éditions è®e, avril 2006).

On s’en voudrait de revenir encore à ce sujet mais, telle une antienne, l’évocation de la main décisive de Thierry Henry, non sanctionnée par l’arbitre Martin Hansson, lors du match retour de barrage de l’équipe de France contre l’Eire le 18 novembre 2009 au stade de France, en vue de la qualification pour la prochaine coupe du monde en Afrique du Sud, n’en finit plus d’occuper nos esprits, et désormais la plume de Pascal Boniface. Ce dernier, directeur de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques, y revient dans un bref ouvrage intitulé « pourquoi tant de haines » afin de nous expliquer le sens caché des critiques qui frappèrent notre « Titi » national. A l’attaque qui visa « Titi » Henry répond donc « gros minet » Boniface qui excusera cette familiarité. Si on croyait que tout avait été dit (c’est-à-dire bien souvent n’importe quoi), tout écrit (prolongation par la main de la parole, tiens, tiens), on ne se doutait pas que Pascal Boniface y appliquerait avec autant de soin l’esprit de sérieux qui le caractérise.

 

 

Selon l’homme qui a développé la notion de « géopolitique du sport » (c’est ce que nous apprend la quatrième de couverture de son ouvrage), la pluie de commentaires qui s’est abattue à la fin de l’année 2009 pour stigmatiser le relâchement sportif de Thierry Henry n’est que le résultat inquiétant de la crise morale que connaît la France ainsi que la rupture entre le peuple et les élites. En effet, toute l’ampleur médiatique de l’évènement n’a pu naître, selon Pascal Boniface, que dans un contexte très particulier. Le dernier trimestre de l’année 2009 rappelle à l’opinion publique que la justice américaine veut entendre Roman Polanski pour une affaire de viol datant de 1977. S’en suivra une défense généreuse du petit monde français du spectacle et des lettres en faveur du cinéaste, dont celle du ministre de la culture à qui l’on fera ensuite le reproche de ses prétendues affaires de tourisme sexuel en Thaïlande. Cette même fin d’année 2009 est aussi marquée par la volonté du fils du président de la République, qui ne jouirait pas du plus grand mérite universitaire (le fils pas le père), de prendre la présidence de l’établissement public chargé d’aménager le quartier d’affaires parisien de la Défense. C’est également la polémique autour de la présence de Nicolas Sarkozy le 9 novembre 1989 à Berlin, le matin de la chute du mur séparant Berlin-Est de Berlin-Ouest. C’est encore la condamnation en première instance de l’ancien ministre de l’intérieur Charles Pasqua dans une sombre affaire de vente d’armes à l’Angola. Mais également les soubresauts judiciaires de l’affaire « clearstream » opposant l’actuel président de la République à un ancien premier Ministre. Sans oublier quelques scandales électoraux et autres débats dont celui sur l’identité nationale. Ou bien encore les affaires politiques touchant le parti socialiste (les montres de Julien Dray, les pensées de Georges Frêche). C’est donc dans ce contexte particulier que se produit la main de Thierry Henry, celui-ci devant porter tous les péchés d’une société française vidant son mépris sur l’attaquant du Barça, non pour sa faute, mais afin d’expier les péchés hexagonaux, beaucoup moins véniels que ceux de la main. Très sérieusement, convoquant pour la peine René Girard (le philosophe, pas l’entraîneur), Pascal Boniface nous explique que Thierry Henry aura été le bouc émissaire chargé de jouer le rôle d’exutoire pour « faire tomber l’appétit de violence dont chacun était possédé » (pp. 97). Et, si l’on n’avait pas compris, Pascal Boniface nous invite à relire le chapitre XVI du Lévitique de la Bible qui décrit le rite expiatoire du bouc émissaire chez les Hébreux. Pourquoi pas, une explication en vaut après tout une autre. L’affaire Henry aurait permis à tout un peuple de se laver de ses péchés en accablant une personne qui ne peut pas être tenue pour responsable d’une faillite morale collective.

Mais au vernis culturel, Pascal Boniface y ajoute une série de petits règlements de compte entre ennemis. Partant du principe que « les élites fonctionnent en réseau, en renvoi d’ascenseur permanent, de complicité équivoque » (pp. 105), ce qu’il convient de dénoncer pour l’auteur, le livre (en fait un très long article de presse) se donne alors pour but de régler leur sort à quelques personnes de la société médiatique. Pour Pascal Boniface, les intellectuels (il en est un), qui ont perdu leur place dans le monde du pouvoir, se débattent désormais dans celui de la presse et des médias pour y gagner leur vie. Et ces intellectuels ont, selon Pascal Boniface, estimé que l’affaire Henry serait leur revanche sur les sportifs qui sont plus connus qu’eux. Une histoire de rancœur de « l’intello meurtri et jaloux » (pp. 30) qui en aurait profité pour trouver le prétexte afin de dire du mal de ces footballeurs trop payés et défiscalisés. Le retour de bâton aurait été incarné à merveille par Jacques Julliard, converti au football en 1998 et dont la science paraissait à l’époque « très fraîche » (pp. 24). Mais aussi Jacques Attali et sa tribune excessive intitulée « nous sommes tous des Irlandais » (www.slate.fr, 19 novembre 2009), référence selon Boniface à un éditorial de Jean-Marie Colombani qui titrait à la une du Monde après les attentats du 11 septembre 2001 : « nous sommes tous des américains » (pp. 41). Pour être précis, et sans opposer une consternante ignorance à Pascal Boniface, on croyait que c’était plus exactement un hommage à « nous sommes tous des juifs allemands », phrase de l’actuel député européen Daniel Cohn-Bendit adressée en 1968 en réponse à Georges Marchais. Enfin, l’excès d’indignité aurait été commis par Alain Finkielkraut, philosophe qui « ose tout, c’est d’ailleurs ainsi qu’on le reconnaît » (pp. 55, comme les cons on le suppose chez Michel Audiard), « Dupont-Lajoie de la pensée » (pp. 57) pour lequel Boniface rappelle les dérapages à propos de l’origine ethnique des joueurs de l’équipe de France ou la défense de Roman Polanski par l’essayiste. Ici encore, on laisse à Pascal Boniface la pertinence de son raisonnement.

Les coups de pied distribués aux intellectuels, Pascal Boniface revient à propos du franchissement de la ligne jaune du mépris par Christophe Dechavanne qui, après le geste d’Henry, se déclarait bien en peine d’éduquer ses enfants alors qu’il est « comme ces vieilles courtisanes qui, l’âge aidant, sont moins désirables et se mettent à donner des leçons de vertu » (pp. 38). Et que dire enfin, selon Boniface, des irlandais, bénéficiaires de plusieurs erreurs d’arbitrage dans leur parcours qualificatif (par exemple : Eire-Géorgie, 11 février 2009, rappel évoqué pp. 68), dont on vante le prétendu fair-play.

On peut être d’accord ou pas avec Pascal Boniface qui mélange le bon sens et la mauvaise foi, use souvent des lieux communs qu’il prétend dénoncer, ou encore attaque directement les détracteurs d’Henry, plus pour ce qu’ils sont que ce qu’ils écrivent. Chacun jugera selon ses convictions même si le postulat de départ (critiquer l’excès dans le traitement de la main Thierry Henry) était respectable. En réalité, et quel que soit le mérite que l’on accorde à Pascal Boniface, ou quelle que soit la faiblesse qu’on lui oppose, on désespère qu’il baigne dans l’esprit de sérieux pour dénoncer l’outrance avec gravité à propos d’un geste qui a été accompli dans un sport aux enjeux financiers colossaux, mais dans un sport qui demeure un jeu.

Tout le monde aura eu son avis à propos d’un évènement irréversible pour le football et la qualification de l’équipe de France. Il est trop tôt pour dire si la main sujette à caution aura le même destin historique que celle de Maradona, la main de Dieu, en 1986 lors du quart de finale de coupe du Monde qui opposait l’Argentine à l’Angleterre, l’impact dans la mémoire collective du coup de tête de Zidane en finale de la coupe du Monde de la FIFA 2006, le retentissement de la désormais célèbre « planchette allemande » en 1982 par le gardien allemand Schumacher contre Patrick Battiston. Dira-t-on dans dix ans, vingt ans, cent ans, une Henry comme d’une Panenka.

On l’ignore même si l’on pressent qu’il lui manquera toujours ce petit quelque chose pour la faire basculer dans l’universel, car une phase qualificative pour la coupe du Monde n’offre pas le même éclairage qu’une coupe du Monde proprement dite. Un tournoi mondialiste vaut toujours mieux pour marquer l’histoire que le coup de projecteur national. La main de Thierry Henry n’aura pas permis à l’équipe de France de prendre son pied puisque la main demeure cet acte, par nature, malhonnête. La main laissée à la seule discrétion du gardien de but mais bannie pour les dix autres de ses coéquipiers.

Pascal Boniface a oublié l’essentiel, à savoir la remise en cause des fondements du football, le bannissement temporaire du pied par la substitution d’un membre (ici la main). Plus qu’une tricherie, et l’excès qui s’en suivit pour la condamner, c’était la violation de l’interdit, la relation incestueuse (au sens latin, incestus : impur) de la main et du ballon qui plaça le capitaine de l’équipe de France au centre d’une tempête. Le tabou, la prohibition dont la transgression entraîne un châtiment surnaturel [on relira pour s’instruire et rire l’excellent ouvrage de Xavier de La Porte, intitulé « la controverse pied/main, hypothèses sur l’histoire du football », éditions è®e, avril 2006].

A bien y regarder, il y avait même un parallèle vaguement sexuel entre cette main vers le ballon et la main vers le fessier que condamne le féminisme pour des considérations de domination mal digérées. Pascal Boniface a une fois de plus oublié dans son ouvrage que l’humour dans le foot ne doit pas rester au vestiaire. Il a laissé de côté que le football demeure un sport de manchot et qu’on dit souvent de certains joueurs qu’ils ont des mains à la place des pieds. Pascal Boniface ne veut pas prendre le football comme il doit se prendre, c’est-à-dire avec du recul, ce qui n’empêche pas le sérieux mais commande une mise en perspective.

Mais peut-être que Pascal Boniface le sait très bien. A la fin de son ouvrage, il écrit la phrase suivante comme un aveu : « Dans le domaine intellectuel, vous pouvez régulièrement commettre des erreurs dans vos analyses rarement vérifiées par les faits, si vous les énoncez bien, on ne vous en tiendra pas rigueur » (pp. 108). On ne saura donc lui tenir rigueur de son livre.