Culture
vendredi octobre 23, 2020
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Le soleil surgit peu à peu de sa torpeur en cet après-midi de février 2011. La pluie est tombée à torrent toute la matinée, charriant dans sa course herbes, boue et immondices, lesquelles bientôt sont allées rejoindre la lave  s’amoncelant sur le pavé et qui date de la dernière éruption volcanique du Nyiragongo à Goma en 2002. Depuis cette année, que l’on aille à l’aéroport local ou à travers la ville, l’on ne manquera pas de voir les empreintes laissées par le volcan. Les Voiries urbaines semblent introuvables ici,  pointées aux abonnés absents.
La fin de la journée s’annonce déjà mais c’est alors que la vie commence de plus belle. Les taxis-motos et les vieux bus cabossés reprennent leurs navettes, certains éclaboussant à leur passage des passants pressés de faire tardivement leurs courses quotidiennes, la pluie matinale oblige. Mais à peine apparu derrière d’immenses nuages sombres, le soleil rouge se couche déjà derrière le Lac Kivu, qui est à présent teint de couleur rouge sang, à l'image de l’histoire de la ville : écrite avec du sang.

A quelques centaines de mètres de là, au Quartier Bikoro, dans la cour d’une maison bâtie sur une colline avec une vue imprenable sur le lac, José K, 21 ans, muni d’un râteau, nettoie la pelouse de la demeure parentale couverte de feuilles, sachets et papiers y déposés par le vent et la pluie. Ses deux jeunes sœurs âgées respectivement de dix et treize ans jouent au saute-mouton dans la cour, Les rires innocents des jeunes filles se répandent en écho du sommet de la colline, apportant une note de gaieté à une famille attristée par un drame récent.

C’est sous une pluie battante qu’elles ont accompagnées leur mère au culte dominical le matin, laissant leur frère ainé derrière. Malgré l’insistance de leur mère, il n’a pas voulu céder et être de la partie. "Celui-là ? il est fâché avec Dieu !" a-t-elle fini par dire, vaincue par l’intransigeance de son fils. José a plutôt fait le choix consacrer sa matinée à la lecture de "David Copperfield", la nouvelle de Charles Dickens.. Sa mère, dentiste, ne va pas tarder comme chaque dimanche. Mais le jeune homme semble avoir d’autres préoccupations que de l’attendre.

Il se dirige à présent au lac situé à cinq minutes de marche. C’est devenu un rituel, comme à chaque fois qu’il rend visite à sa famille, de retour de Makerere University, à Kampala, où il étudie le journalisme. Ce n’est pas uniquement la beauté du soleil couchant qui l’y attire. C’est sur ce lac que trois ans plus tôt son père a été fauché par une  "balle perdue" lorsque deux milices rivales se livraient une bataille rangée, chacune postée sur une rive du lac Kivu.

Médecin de profession, il se rendait au chevet d’un malade, appelé par une famille située dans un village longeant le lac, à environ une dizaine de minutes. Il avait refusé tout appel à la raison l’interdisant de se rendre dans un endroit si dangereux, répondant invariablement qu’il se reprocherait toute sa vie d’avoir laissé mourir son patient. Pour toute mesure de prudence, il avait fait poser un drapeau blanc sur la pirogue motorisée où il avait pris place.

A la suite de sa mort, il n y a jamais eu d’enquête, encore moins d’inculpation. Il n’a fait que s’ajouter aux  victimes anonymes, qui se comptent par milliers, ces "dommages collatéraux" d’une guerre sans merci que se livrent des politiciens-maffieux congolais par gangs interposés, déguisés en milices qui abondent dans la région des Grands Lacs, riche en minerais. Depuis la chute de Mobutu en 1997, cette partie est devenue le ventre mou du pays avec des conflits en répétitions, toutes les tentatives de leur résolution se révélant  infructueuses les unes que les autres.

Assis maintenant sur un banc de sable, les pieds nus trempés dans l’eau, il a les yeux rivés sur l’horizon lointain, et ne remarque pas les intrépides piroguiers qui jettent leurs filets, ni ces nageurs téméraires qui bravent le courant.  Concentré, il est en pleine méditation: il réfléchit sur la fragilité de la vie, sur la mort, sur l’avenir de sa famille, à commencer par le sien propre, comment il peut combler le vide laissé par son père, et se demande pourquoi Dieu, pourtant si bon, a permis pareil drame dans lequel le médecin et son patient ont péri, quoique pour de raison diverse. Le premier pour défaut de soin approprié, le second, à cause de la furie des hommes.

Personne ne lui a depuis fourni de réponse rassurante, surtout pas le prêtre de la paroisse locale qui lui dit que "Dieu a appelé son père au ciel", alors que sa famille en avait encore tant besoin sur terre. S’il espérait le réconforter en parlant du "ciel", c’est raté. C’est peut-être là qu’il faut trouver la raison de son apparent désintérêt de la religion. "Si Dieu était réellement  bon, il ne l’aurait pas permis", ne cesse-t-il de se lamenter.

Aujourd’hui environ une heure de "pèlerinage" a suffi, les intempéries de la journée y sont pour quelque chose. Sac à dos et écouteurs Ipod enfoncés dans les oreilles, vêtu d’une vareuse du FC Barcelone, il marche d’un pas décidé pour rejoindre son domicile. Ce soir, son équipe favorite livre une rencontre et pour rien au monde il ne tient à rater la retransmission télévisée sur "Supersports", la chaine sud-africaine. Préoccupé par ce match, il ne remarque pas l’homme qui l’interpelle.

"Bonjour chef !" "Bonjour chef !" Après deux tentatives sans succès, l’homme s’approche de lui et lui fait une tape dans le dos, ce qui a pour effet de faire sursauter le jeune. Il stoppa sa marche, se retourna, enleva ensuite ses écouteurs, et le toisa. Il s’attendait à voir un visage familier. Mais celui-ci était un inconnu habillé en tenue de camouflage militaire, une kalachnikov à la main et portait des pantoufles dont il avait retroussé les bords et marchait dessus. Ne l’ayant pas reconnu, il dit sur un ton qui ne cachait pas sa colère et son impatience:

"Que se passe-t-il ? Que voulez-vous ?" Pour toute réponse, son interlocuteur  qui était trapu, le crane dégarni et semblait être dans la trentaine, arbora un sourire qui contrastait avec l’attitude hostile affichée par José. Il lui tendait la main, l’air amical. Mais José ne répondit pas à son geste.

"Vos papiers, chef !" Le soldat s’adressait à lui, insistant sur "chef".
"Pourquoi m’appelez-vous "chef ?" dit José. Le soldat le regardait, l’air incrédule, surpris par la question. "Chef, c’est comme "monsieur", expliqua-t-il. "Ne le saviez-vous pas ? Vous n’êtes pas d’ici donc ?" José, qui était en "guerre froide" avec les hommes en uniforme depuis le drame qui coûta la vie à son père, ne répondit pas, partagé entre le mépris et la colère pour cet homme à la tenue négligée et qui puait l’alcool local.
"C’est donc cela ?", se dit-il silencieux, ne voyant pas apparemment de rapport entre "Monsieur" et "chef". A chaque fois qu’il revenait au pays, il se trouvait en déphasage avec le parler local.

Ne sachant pas si l’arme était chargée ou non, José craignit que l’homme en état d’ébriété n’appuie sur la gâchette par hasard et qu’une autre "balle perdue" ne fasse une victime, lui. Ses doigts effleuraient la gâchette doucement, comme s’il la caressait de ses mains. Le jeune étudiant s’intéressait à ce manège et se demandait si le soldat en était lui-même conscient. Alors il réagit à sa demande.
" Les papiers ? Mais quels papiers voulez-vous ?"
"Votre carte, chef !"
"Oui, je sais, mais de quelle carte parlez-vous ? Le soldat changea d’humeur, sa patience étant mise à bout apparemment par le jeune étudiant insouciant. Maintenant il s’adressa à lui sur un ton de commandement.
"Je veux voir tes papiers d’identité tout de suite, petit ! " Il tint son arme et feint de le mettre en joue, mais le jeune homme ne fit pas montre ni de peur ni de témérité. Il restait naturel.

José lui parlait sur un ton bas, comme s’il s’agissait d’une connaissance:
"Y a-t-il une raison à ce contrôle ?" questionna-il à son tour.
En trois années passées à Kampala en Ouganda, il se rappelait n’avoir jamais été interpellé par la Police à propos de papiers. Ce n’est qu’au lendemain de l’attentat du 11/07/2010 à Kampala, lequel fut revendiqué par le groupe terroriste somalien Al Shabab, et qui fit 84 victimes dans une salle où la retransmission télévisée de la finale de Coupe du monde de football était assurée, que la Police a commencé, dans des endroits de grande affluence comme Makerere University ou les marchés, des fois, à filtrer les entrées, à la recherche d’éventuels terroristes. Il se rappelait même avoir suivi BBC avant de sortir, et il n y avait pas été question d’un quelconque conflit dans la région qui puisse justifier ce contrôle. Et puis, enverrait-on des soldats pour un contrôle de routine ? C’est la mission de la Police !    

"Le soldat que je suis n’a pas a demander a mes supérieurs pourquoi tel commandement ou tel autre. Moi quand je reçois des ordres, je les exécute sans poser des questions, petit." Il ajouta : "Autrement nous autres serions comme vous, des civils." Il s’adressait sur lui sur un ton didactique, et élevait la voix pour éviter que le bruit des véhicules qui allaient dans tous les sens ne l’empêche d’être entendu.
Le jeune étudiant hocha la tête, puis dit : "Dis-moi monsieur, elle a quelle couleur, votre carte d’identité : bleue, jaune, rouge ou jaune ?"

L’interlocuteur parut embarrassé par la question, ne sachant par quel bout la saisir. Il donnait l’impression d’avoir compris l’allusion puisqu’il se gratta nerveusement le crane. La dernière carte d’identité nationale en RDC date de l’ère Mobutu. Quand l’AFDL accéda au pouvoir en 1997, il était de bon ton de s’en prendre à tout ce qui était mobutiste. Le nouveau pouvoir promis l’établissement d’une nouvelle carte d’identité. A ce jour, la promesse tarde à se matérialiser, l’AFDL entretemps ayant été remplacé par le PPRD, Kabila-Fils ayant pris la place de Kabila-Père depuis son assassinat en janvier 2001.

Il se retourna en direction de son collègue assis au bord de la pelouse, à une dizaine de mètres d’eux. C’est lui qui vint à la rescousse de son compagnon, preuve qu’il n’avait pas perdu une miette de leur conversation.
"Dis-lui de te montrer sa carte d’électeur." L’autre reprit l’argument à son compte et répéta la question à José.
"Mais voyons, dit le jeune étudiant, la carte d’électeur n’est pas une carte d’identité ! Mais supposez qu’elle le fût, je n’en dispose pas et pourtant je n’en rougis pas messieurs."
"Et pourquoi donc, chef?" dit le soldat proche de lui, ironique.

"En 2005, je n’étais pas majeur pour voter et je ne me suis pas fait enrôler. Voilà !" Il le disait sur un ton détaché, comme s’il s’agissait de la chose de la plus moindre importance, ce qui apparemment agaçait ses interlocuteurs.

Mais le soldat ne s’avouait pas vaincu. "Dans ce cas, montre-nous ton Attestation des Pertes des Pièces". Il souriait, fier de sa trouvaille.
"Pourquoi voulez-vous que j’en aie, puisque je n’ai perdu aucun document ? Seriez-vous entrain de m’apprendre à mentir à l’Officier de l’Etat Civil ?"
C’en était trop. Le soldat assis sur la pelouse fit signe de la main, appelant son collègue. Mais l’autre, ébranlé par l’argumentaire du jeune homme, décida d’en venir au but.

"D’accord on a compris. On peut toujours s’entendre" dit le soldat cette fois sur un ton conciliant. Et tendant la main droite vers lui, il ajouta a voix basse: "Donne-nous un peu de sous et on se quitte".
José le fixa quelques secondes, comme avec pitié, avant de répondre.
"Dommage, j’ai les poches trouées", répondit-il, accompagnant ses propos d’un grand geste de mains en l’air, après avoir déployé ses poches.

Les deux soldats échangèrent de regard pendant quelques secondes et José était là à attendre lorsque son téléphone sonna. C’était sa mère :
"Joe, ton match, tu vas le rater !"
"Je suis en route, mam !" répondit-il, impatient. Il leur dit :
"Voulez-vous me laisser aller, chefs ?" Il n’attendit par leur réponse et se mit en marche, occupés qu’ils étaient à s’entre accuser d’avoir ciblé "un garçon téméraire qui ne pouvait être qu’un mauvais client" alors qu’il leur fallait un adulte susceptible d’être "plus coopérant".

La nuit était tombée maintenant sur Goma-la-martyre, tandis qu’imperturbable, le jeune homme, ses écouteurs de nouveau aux oreilles, dévalait la colline. Seuls les klaxons de motos-taxis allant et venant venaient perturber sa marche et l’obligeaient à se retourner.  

Soudain une clameur se fit entendre aux alentours : la ville était tombée dans l’obscurité. Délestage ou une panne générale de courant ? José jeta un regard au loin et vit les lumières éclairant Gisenyi, la ville rwandaise située à 1 kilomètre de Goma. Il songea à son match qu’il ne pouvait voir sans électricité. A cette heure, il ne pouvait se rendre à Gisenyi.  "Si proche et si loin", murmura-t-il, en poursuivant sa marche. Les deux soldats, quant à eux, se postèrent là, à l’affût du prochain "client".